‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 75 sur 212 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

des voyageurs ; à son extrémité sc pressent les cochers des voitures d'hôtels qui vous tendent des adresses attachées au bout de leurs foucts extraordinairement longs. C’est un concert ou plutôt un charivari de voix, dont la note aiguë vous donne toujours à l'oreille le mot dtel. Depuis quelques années la police a interdit à celte cohue avide des cochers de monter à bord. Ils vous prenaient littéralement de force, vous leur apparleniez, vous éliez leur chose, ils vous conduisaient où ils voulaient, disposaient de vos bagages comme bon leur semblait, et vous faisaient payer toutes ces complaisances au taux de leur fantaisie. Or, comme chaque steamboat transporte à Albany huit à neuf cents voyageurs, je vous laisse à penser le beau tumulle que cela devait faire. Aujourd’hui c'est autre chose.

— Maintenant, messieurs, faites bien attention, dit Arthur en s'adressant à sir James età moi, aux cenlaines de cochers et à tous les hommes qui nous attendent à terre. Ils vont vous parler, ne leur répondez pas, quoi qu’ils vous disent. Peut-être vous demanderont-ils l'heure qu'il est, ou si le voyage à été bon; si vous avez le malheur de tirer votre montre pour les salisfaire ou que vous prononciez un seul mot, ils feignent de prendre vos aclions ou vos paroles pour un ordre, et alors ils se jettent l’un sur votre valise, l’autre sur votre boîle à chapeau, pendant qu'un troisième vous entraîne jusque dans sa large voiture rouge sang de bœuf dorée au vert d’Azoff, et vous conduit, bon gré mal gré, au grand trot de ses chevaux, à l’hôtel de son choix. Très-heureux, dans ce cas, si, en arrivant, vous n'êtes pas obligé de télégraphier au Canada ou à Buffalc pour réclamer une malle égarée qu’on retrouve... quelquefois.

— Faffit, ditle colonel, nous serons discrets comme

ja tombe et silencieux comme Harpocrate en face de tous les cochers.

Nous débarquâmes et nous sûmes résister, ce qui n'élait pas facile, à tous les piéges qu'on nous tendit. Grâce à l'expérience d'Arthur, à ses savantes manœuvres, nous restâämes maîtres de nos bagages et de nos personnes, et nous pûmes nous faire conduire dans l'hôtel de notre choix. Au milieu du tohu-bohu dont le lecteur peut se former une idée, nous fûmes iémoins d’une scène triste et bouffonne à la fois. En même temps que nous débarqua une famille d'émigrants allemands qui, partis de leur village, allaient s’établir dans l'Ouest. Cette famille se composait du père, d’une jeune fille de vingt ans, de deux plus jeunes garçons et de la grand’mère, âgée de soixante-quinze ans. Aucun d'eux ne savait un mot d'anglais. Quelle belle proie pour les cochers et leurs affiliés! Un cocher s’avance vers le chef de la famille et lui fait comprendre qu'il n'ait à s'inquiéter de rien, qu’il se charge de tout moyennant une certaine somme. L’Allemand, naïf et confiant comme tous les habitants des campagnes de son pays, remercie l'officieux, paye et attend. Bientôt cependant il se demanda comment ce brave homme avait pu devenir le lieu de sa destination. Un doute traversa son esprit, il se troubla et voulut s'expliquer. 11 était trop tard; sa fille était partie pour un hôtel quelconque, ses fils avaient été transportés à bord d’un steamer qui venait de quitter le quai, et le cocher avait décidé que le chef de la famille et la grand’mère prendraient ie chemin de fer de Buffalo. Désespoir des deux pauvres émigrants, à qui on fil espérer que leur fille leur serait rendue dans une heure, et qu’ils reverraient leurs fils dans deux jours.

Comme le colonel et moi nous nous indignions de cette manière d'agir, Arthur nous assura que des faits

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