‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 79 sur 212 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

jourd'hui, avec tous les animaux sauvages, pour faire place aux usines, aux papeleries, aux scieries qui, — 0 fin prosaïque des plus poéliques choses du mondel — puisent leur force dans une portion détournéc des chutes, converties en prises d’eau industrielles. A la

. place des corps brisés des élans et des ours, ce sont

des bateaux à vapeur qui sillonnent dans toutes les directions ; à l'endroit même où s’abimait, dans une contemplation extaltique, le chaste auteur de la pieuse et sensible Atala, le génie mercantile des Américains a édifié un hôtel.

Les chutes du Niagara (du nom iroquois Nyakarra, qui signifie : l’eau relentissante comme le tonnerre) sont formées, chacun le sait, par la rivière de ce nom, qui relie les deux lacs Érié et Ontario. Cette rivière sépare en cet endroit l'État de New-York du Canada. L'ile à la Chèvre (Goat Island), qui divise la chute en la dédoublant, produit ainsi deux cataractes dont l’une a pris le nom de chute américaine, et l’autre, de chute canadienne (1). Celte dernière est de beaucoup supérieure, sous le rapport du volume d’eau; et, pour la contempler dans toute sa majesté, il faut, comme nous le fimes, le colonel, Arthur et moi, monter au belvédère de l’hôtel Clifion, où nous étions logés. De là, l'œil avide des émotions nouvelles qui lui sont offertes ne peut s’arracher à la contemplation. La réalité dépasse tellement toutes les descriptions qu’on avait pu lire ! Et pourtant, j'ai acquis la preuve par moi-même que, pour bien juger du spectacle, il faut le voir à plusieurs reprises, en le contemplant alternativement de la rive américaine et de la rive canadienne. C’est ce que nous fimes sous la conduite savante d’Arthur, qui

(1) On la nomme aussi Chute du fer à cheval, et c’est celle qui provoque la plus grande admiration.

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d’abord nous fit visiter les baraques de curiosités dont certains spéculateurs indigènes et étrangers ont orné les rives escarpées du Canada. Dans l’une d’elles nous vimes des animaux féroces, notamment des ours et des tigres, dont quelques-uns, nous assura-t-0n, avaient été tués par les chasseurs européens qui, vers le milicu du dix-septième siècle, se constituèrent en société dans ces parages. De là nous passâmes aux boutiques tenues par des Indiens pour la vente de leurs produits. Ce sont des objets de fantaisie en velours brodé de perles, des sacs, des pantoufles, des porle-cigares en écorce, remarquables par la naïveté de leurs dessins, des coiffures ornées de paillettes d'argent, des cannes de forme bizarre, et des armes plus bizarres encore. Nous achetâmes des échantillons de ces divers produits, qui inspirèrent au colonel de graves réflexions sur l’état sauvage de l’homme. Son intérêt se fixa particulièrement sur une jeune Indienne à l'œil intelligent, aux façons gracieuses, bien qu’un peu brusques naturellement, et qui paraissait avoir pour le commerce une vocation très-arrêtée. Sir James voulut l’interroger; mais elle répondit par quelques mots inintelligibles.

— Elle ne sait pas l'anglais, dit le colonel en s’adressant à Arthur, et ne parle que l’indien; j’en suis fâché, car j'aurais été charmé de la questionner sur les mœurs de sa peuplade, et surtout sur la manière dont s’y prennent les sauvages pour fabriquer ces objets, qui ressemblent si peu aux objets de fabrique européenne. Des Européens certainement ne pourraient pas les faire.

— Vous croyez, colonel? dit Arthur.

— J'en suis sûr, répondit sir James; il y a chez les sauvages une adresse de main qui leur appartient. Nous autres Européens, nous avons incontestable-

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