‹ L'Amérique telle qu'elle est [microforme]Chapitre 80 sur 212 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ment plus de goût, mais nous sommes moins palients et moins adroits. Qu'en pensez-vous, monsieur Bonneau?

— Moi, répondis-je en français, je pense que tout ce que font les sauvages, mes compatriotes pourraient le faire, s’ils le voulaient, et qu’il ne faudrait pas plus d’un mois d'apprentissage à nos jeunes ouvrières parisiennes pour confectionner, à s’y méprendre, des objets tels que ceux-ci.

A ces paroles, notre petite sauvagesse se mit à rire aux éclats, et nous vimes au même instant une porte s'ouvrir. Plusieurs personnes se montrèrent à l’arrièreboutique, riant comme elle, et tenant à la main des objets indiens à moitié confectionnés.

— Ah! messieurs, nous dit en excellent français celle que nous avions prise pour une Indienne, ne m'en veuillez pas si je vous ai trompés, et si je n’ai pu retenir un éclat de rire en entendant les réflexions trèsjudicicuses de monsieur (elle me désigna du doigt d’un air plein de malice) sur la possibilité pour des ouvrières parisiennes d’imiter les travaux des Indiens.

— Vous êtes donc Parisienne ? demanda d’un air un peu attrapé sir James Clinton.

— Pour vous servir, monsieur, élant née dans la rue Saint-Denis, et n’élant, avec mon père, ma mère, mes deux sœurs et mon frère que vous voyez ici, que depuis six mois cn Amérique.

— Ainsi, dit sir James, les objets exposés dans votre boutiqu2 ne proviennent pas des contrées sauvages?

— Ils ont tous élé fabriqués ici, dans l’arrière-boutique, par mes parents.

— C’est vrai, ajouta le père de la fausse Indienne, mais il est juste de dire que nous n'étions pas étrangers à ce genre de confection, quand nous parlimes de

France. Ma femme et moi nous avions longtemps travaillé à Paris dans une maison qui fournit aux amateurs des curiosités, telles que flèches empoisonnées, costumes de chefs, massues, masques de guerre, potiches, féliches, pirogues, hameçons en bois, instruments de musique, paniers et coiffures en arêtes de poissons.

— Décidément, vous aviez raison, dit le colonel en se tournant vers moi ; à la bonne heure! et parlez-moi des gens civilisés pour se montrer d’habiles sauvages.

— Monsieur, dit d’un air dégagé la jeune sauvagesse de la rue Saint-Denis, pensez à nous si vous avez encore besoin d'ojets de curiosité. Nous faisons aussi, sur commande, des objets uniques par leur rareté.

— Comment donc! dit le colonel, mais certainement, mademoiselle.

Sir James chargea un domestique d'aller porter à l'hôtel Clinton les objets qu'il venait d'acheter, et nous nous acheminâmes le long du fleuve, qui nous conduisit de merveille naturelle en merveille industrielle, des chutes du Niagara au Great suspension bridge.

Ce pont, incroyable tour de force dans lequel s’est manifestée toute la hardiesse du génie américain, est formé de deux tabliers superposés à huit mètres de distance l’un de l’autre. Le pont inférieur est destiné aux piétons et aux voitures; sur le pont supérieur passent les convois du chemin de fer de New-York, de l'Érié et du Grand-Occidental. Ce double pont n’a pas

pe NEA UN moins de deux cent cinquante mètres de longueur, et

e balance au-dessus des flots de la cataracte, à une élévatioü évaluée plus grande que celle de la croix du Panthéon au-dessus du pavé des rues environnantes. Peu de personnes peuvent vaincre le vertige qui s’empare des promeneurs sur ce pont digne de figurer dans un conte fantastique. Mais c'est surtout quand un

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