CHAPITRE X
temps du produit de leur mort anticipée. Seulement ils ne fixaient pas le jour de la livraison de la marchandise.
Donc nous roulions dans notre carriole lorsque nous aperçûmes deux hommes tomber plutôt que descendre d’une voiture, et se sauver en criant: Miséricorde! miséricorde! Sur la banquette du véhicule se trouvait un personnage qui riait à se tordre. Fortement intrigués, le colonel et moi, nous demandèmes des renseignements, et voici ce que nous apprimes.
Deux résurrectionnistes endurcis dans le crime dela résurrection avaient déterré un cadavre qu’ils devaient livrer à Montréal. Pour ne pas éveiller les soupçons de la police, ils eurent l’infernale idée d’habiller le mort d’un large paletot, et de le faire passer comme un honnête voyageur encore de ce monde. Après avoir fardé ses joues, garni son nez d’une paire de lunettes bleues pour cacher ses yeux éleints et fermés, ils l’attachèrent solidement à la banquette et s'assirent de manière à l'avoir entre eux deux. Au moment où ils traversaient un village, l’un des résurrectionnistes eut soif. Quand un résurrectionniste à soif, tous les résurrectionnistes ont soif en Amérique. En conséquence nos deux industriels descendirent de voiture, et entrèrent dans un bar room où ils burent à la santé du mort force gin et brandy cog tails. Pendant qu'ils buvaient ainsi le plus gaiement du monde, un passant s’approchant du mort resté dans la voiture, qu'il crut des plus vivants, lui tint ce discours amical :
— Vous avez, mon cher monsieur, pour compagnons de voyage, des hommes assez mal appris. Comment ils boivent sans vous! Ce n’est pas bien. Descendez, je vous prie, et nous trinquerons tous les deux... Eh bien! vous ne dites pas mot... Vous ne bougez pas... Mais c’est à vous que je parle... Rien!... Ab! ça seriez-vous mort par hasard !
Et, en disant cela, notre homme s’assura avec stupéfaction que sa supposition n'était que trop fondée. Ayant deviné que le malheureux trépassé élait une des recrues de messieurs les résurrectonnistes, il lui vint la pensée de le venger d'importance en faisant à ces derniers une peur dont ils se souviendraient,
Sans perdre de temps, il détacha Îe cadavre qu'il porta sur ses épaules dans une grange voisine. Puis, après s'être affublé du paletot du mort, et avoir mis ses lunettes, il alla prendre sa place sur la banquette de la voiture,
Quand les résurrectionnistes, légèrement émus par de nombreuses libations, remontèrent en voiture, ils ne.s’aperçurent d'aucun changement.
Ils fouettèrent le cheval, et le véhicule roula.
Au bout de quelques minutes l’un des résurectionnistes, s'étant approché du mort, le trouva chaud. Cette chaleur l’étonna de la part d’un honnête trépassé.
— C'est singulier, dit-il à son complice, je ne sais si j'ai la berlue, mais, sur la part de paradis qui me revient un jour, si Dieu est juste, on dirait que le bonhomme est chaud.
— Comment chaud ?
— Comme on est chaud.
— Chaud par lui-même ?
— Chaud par lui-même.
— Allons donc, vous voulez rire.
— Je nc ris pas. Au surplus touchez-le vous-même.
Comme l’incrédule résurrectionniste allait s’assurer du fait, une troisième voix, une voix sépulcrale, discordante, horrible sc fit entendre et glaça d’épouvante les marchands de cadavres.
— Oui, je suis chaud, dit le mort, mais qu'y a-t-il donc de si extraordinaire à cela !... Je voudrais bien