CHAPITRE XIU
est sympathique, tout jusqu'à ses défauts. Autant le Yankee pur sang est froid, réserve, rapace, autant le Virginien est communicatif, enthousiaste et généreux. Le Yankee pousse l'esprit de puritanisme jusqu'à se faire l'ennemi de tous les plaisirs, même les plus innocents; le Virginien, au contraire, les recherche tous, et sa vie, s'il le pouvait, ne serait qu'un long jour de fête. En toute chose, le Yankee se montre rangé et méticuleux, et sa demeure a plutôt l'aspect d'un tombeau que d'une maison; le Virginien, au contraire, pousse quelquefois le laisser aller jusqu'au désordre. Tout chez lui accuse cette disposition de son esprit. C'est dire assez que l'un est concentré, égoïste, l'autre ouvert et hospitalier. Pourquoi faut-il qu'on ait à reprocher aux Virginiens le maintien d'une institution tellement en désaccord avec les qualités naturelles de leur esprit et de leur cœur ! Ces qualités sont telles, que c'est en effet la Virginie qui, jusqu'à présent, a fourni le plus grand nombre de citoyens illustres par leur talent et leur vertu politique. Il suffit de citer Washington, Jefferson, Monroe, Madison, Patrick Henri, See, Gaw, etc. Ou m'avait tant parlé des mauvais traitements dont les nègres esclaves étaient généralement victimes dans le sud de TUnion, que je fus très-surpris de les trouver, matériellement du moins, fort satisfaits de leur sort. J'aurai bientôt, à propos de la récolte du coton dans la Géorgie, à entrer dans les détails sur la manière de vivre des esclaves; mais je ne veux pas attendre plus longtemps pour dire que, si l'esclavage est en lui-même odieux, il est injuste d'attribuer à tous les propriétaires de nègres indistinctement des sentiments féroces qui ne sont imputables qu'à un très-petit nombre.
Je voudrais bien que tous nos travailleurs en Europe fussent, sous le rapport matériel, aussi bien partagés
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que les noirs domestiques ou ouvriers qui vivent dans les villes du Sud. Quoi qu'il en soit, le colonel, en sa qualité d'Anglais, par conséquent d'abolitionniste et d'ennemi naturel des Américains, ne manqua pas une aussi bonne occasion de s'élever contre eux.
— Voilà donc ce fameux Richmond, dit- il, ce grand marché d'animaux à deux pieds et à une âme, ce dépôt central de pacotille humaine, où tous les jours on peut voir adjuger des hommes et des femmes, des jeunes garçons et des jeunes filles, des mères avec leurs enfants, des mères sans leurs enfants, esclaves bien portants ou malades, convenablement traités ou portant sur leur corps asservi les grâces de châtiments barbares ! Il y en a pour tous les emplois, pour tous les besoins et pour tous les goûts. Ceux h qui la couleur noire déplaît, peuvent acheter des esclaves aussi blanches que les Géorgiennes, et d'une beauté souvent éblouissante. Elles ont du sang noir, dit-on; soit, mais il s'est perdu dans le sang blanc, comme une goutte de café dans un baquet de lait (1). N'importe, elles sont esclaves et d'autant plus recherchées qu'elles sont blanches. et belles. Ah! le beau pays, bien cligne en effet d'avoir secoué le joug de la dépendance pour proclamer avec la liberté le titre pompeux de république 1 Ils rougissaient de se dire sujets anglais, ils ne rougissent pas de mentir à l'esprit de leur constitution, en trafiquant de la vie et de la liberté d'une partie des
(1) I,a cour suprême de l'Ohio et celle de la Virginie viennent récemment de décider que tout individu ocloroon^ c'est-à-dire n'ayant qu'un huitième de sang noir dans les veines, est déclaré blanc ^ et peut jouir désormais des privilèges accordés aux citoyens.
Reste à trouver le moyen de constater ce liuitième; mais, en Amérique où le génie de !a mécanique a produit tant d'inventions étonnantes, on imaginera peut-être un sanrjuomètre comme on a déjà un tliermomètie.un baromètre, un.gazomètre, un alcoolomètre, etc.