CHAPITRE XVI. âG
Mais si les Arabes savaient apprécier à leur valeur les cotonnades de l'Inde, nous voyons qu'à Rome, aussi bien que dans les principales villes de la Grèce, ces tissus apportés par de rares et hardis navigateurs n'étaient guère considérés que comme objets de curiosité. Les vêtements étaient, suivant le rang et la fortune de ceux qui les portaient, de lin, de laine ou de soie.
Près de douze siècles se passèrent, à partir du moment où les tissus de coton provenant de l'Inde furent connus des peuples européens, et, avant que ceux-ci songeassent à utiliser le coton autrement que pour en faire des mèches à chandelles. Qui eût pu prévoir durant cette longue période de temps que la substance composant les mèches de chandelles deviendrait Tobjet d'un trafic pour lequel sont constamment employés au service d'une seule nation, — la Grande-Bretagne, — un nombre de navires formant quelque chose comme un jaugeage de deux millions de tonneaux, et que la masse des cotons annuellement fabriqués dans cette même Grande-Bretagne et aux États-Unis, serait de quatre cent quatre-vingt-cinq millions de kilogrammes de tissus, représentant trois milliards de francs! Comme on le voit, les mèches ont fait leur chemin, et les chandelles elles-mêmes, régénérées par les progrès de l'industrie, ne vivront plus d'ici à peu que dans le souvenir des Cosaques et des amants passionnés de Tancien régime, qui les regretteront éternellement.
Mais ce qui paraîtra plus extraordinaire que l'apathie des spéculateurs européens, à une époque plus ou moins barbare, c'est que la Chine elle-même, l'industrieuse Chine, soit restée sans manufactures de coton jusqu'à la fin du treizième siècle; et cela pendant que rindc, sa voisine, avec laquelle elle eniretenait un commerce constant, s'enrichissait depuis près de trois
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mille ans avec celte industrie. Les peuples étant capricieux comme le sont les individus, voici ce qui arriva dans la Chine.
Un beau jour le coton, qui avait été dédaigné durant une trentaine de siècles par les sujets du Céleste-Empire, devint pour eux l'objet d'une passion qui menaçait de n'avoir pas de bornes. On ne parla plus que de laine végétale, et les Chinois, dédaignant tous les autres produits du sol, ne voulurent plus planter que du coton. C'était la disette que préparaient ainsi ces cotonnomanes, la désolation de la désolation chez un peuple formé de près de quatre cents millions d'habitants. Les avis officieux ne suffisant plus pour ramener les esprits égarés, il fallut un ordre formel de l'autorité suprême pour tempérer cette fièvre de coton et rendre les céréales à la terre. Il fut décrété que quiconque cultiverait du coton au delà d'une certaine étendue relative de terre, serait puni de mort. Il ne fallut rien moins que ce décret pour calmer les esprits et assurer l'alimentation de l'empire. Aujourd'hui la Chine entière ne produit pas plus de soixante et quinze millions de kilogrammes de coton annuellement, et c'est du dehors qu'elle tire la presque totalité de ce tissu nécessaire à la fourniture de ses nombreuses fabriques.
ISous venons devoir que Tlnde, depuis les temps les plus reculés, cultive le coton. Toutefois, il ne faudrait pas inférer de ce fait que cette plante, si éminemment utile, n'ait pas été appréciée depuis moins longtemps dans certaines autres parties du globe. En effet, Christophe Colomb, après avoir obtenu du gouvernement espagnol, à force de prières et de promesses, trois petites barques pour aller à la découverte d'un nouveau monde, vit dans la première terre américaine qui s'offrit à ses yeux (San Salvador) les indigènes vôtus