‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 130 sur 188 · CHAPITRE XVI. 2S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI. 2S

les Étals-Unis, que devoir, sur la jetée de la Nouvelle- Orléans, les innombrables balles de colon qui la garnissaient de toute part. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, on ne voj-ait que balles de coton parfaitement alignées et disposées de manière à permettre la circulation entre elles. Des rues véritables étaient ainsi formées, et ces rues, aboutissant les unes aux autres, portaient comme les rues ordinaires des noms divers.

Aujourd'hui la jetée est nue et désolée, et le coton, comme l'or, se cache à tous les yeux.

Après la semence, il est d'usage, dans quelques plantations, d'accorder aux esclaves un jour de congé. Les malheureux nègres, qui ont fait durant toute l'année des économies de gaieté, s'en donnent, ce jour-là, à cœur joie. Vêtus de leurs beaux atours, ils se livrent h leur plaisir favori, la danse et la musique.

Je ne connais pas de plus intrépides danseurs que les noirs, et leur sensibilité pour la musique est extrême. Ils pleurent et rient à la fois au son du banjo. Un grand rond est formé. Aux premiers sons du banjo, relevés par des coups frappés en cadence sur un corps sonore quelconque, les danseurs se mettent en mouvement. Assez mesurés d'abord, les mouvements des danseurs deviennent progressivement plus rapides et plus désordonnés.

Excités par les musiciens que les danseurs excilent de leur côté, ils finissent tous par gambader comme des fous, au bruit d'une musique épileptique. Haletants, éperdus, ils font de temps à autre entendre des sons gutturaux et regardent sans voir. Il est dès lors évident que, succombant à la fatigue, ils vont rouler pêlemêle dans la poussière, privés de sentiment. Pour encourager leur ardeur et ranimer leurs forces épuisées, les musiciens accélèrent le mouvement de la

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musique et mêlent la parole au son des instrumcnls.

Que disent-ils? Parlent-ils en vers ou en prose? S'adressenl-ils aux danseurs pour raviver leur courage, ou improvisent-ils en l'honneur de la musique et de la danse? Voilà ce que personne n'a jamais pu savoir, et ce qu'ils ne savent sans doute pas eux-mêmes. Ce qu'il y a de certain, c'est que, arrivés au paroxysme de leur exaltation, on entend un bruit épouvantable de musique, de paroles saccadées, de sons gutturaux, de cris plaintifs, de soupirs formidables, complété par le bruit sourd que font les danseurs en tombant sur le sol. Ils restent ainsi étourdis jusqu'à ce que, les forces leur revenant, ils se relèvent pour recommencer de plus belle.

Les négresses ne se montrent pas moins ardentes que les nègres dans ces bals champêtres, où la présence des sergents de ville serait fort à désirer, si quelqu'un pouvait, en pareil lieu et en semblable compagnie, se trouver choqué des gestes équivoques portant atteinte à la morale. Pauvres esclaves, savent-ils seulement s'il existe une morale I Les noirs, dans les habitations, se marient, se démarient et se remarient le plus aisément du monde. On leur laisse à cet égard la plus grande liberté. Ils en usent et abusent, n'ayant que celle-là.

Quelques planteurs même poussent la tolérance à ce sujet, au point de ne pas marier leurs noirs et de les laisser vivre dans la promiscuité la plus dégradante. Il est vrai que pour ces planteurs les noirs ne sont pas des hommes, mais une sorte d'animaux reproducteurs dont il faut favoriser la reproduction par tous les moyens possibles. Mariés ou non, il est toujours facile aux esclaves d'obtenir leur séparation pour contracter de nouvelles unions. Avant tout, d'après certains propriétaires de nègres, il faut éviter les querelles de ménage qui pourraient naître de l'incompatibilité d'hu-

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