CHAPITRE XVI
meur, et avoir toujours dans la plantation des époux assortis, vivant en bonne intelligence, afin que, suivant les saintes Écritures/aucun arbre ne reste stérile.
Souvent les réjouissances des esclaves après la semence du colon sont marquées par un incident grotesque et bien touchant à la fois : je veux parler de l'apparition soudaine d'un nègre marron, c'est-à-dire en état de fuite. Attiré d'une manière irrésistible par ies sons de la musique et les cris d'allégresse de ses anciens compagnons de captivité, le pauvre marron s'avance peu à peu, avec une extrême réserve, jusque dans l'endroit même où a lieu le divertissement.
C'est alors une scène étrange, dont ceux qui en ont été témoins peuvent seuls se former une idée.
Le nègre marron, l'air souffreteux, jaune sous sa peau noire, presque nu, hébété par les privations de tous genres qu'il endure forcément dans les forêts où il s'est réfugié et où l'on ne cesse de les traquer^ apparaît comme un être fantastique. Il rampe plutôt qu'il ne marche vers le groupe des noirs en fête ; à chaque instant il s'arrête pour écouter s'il n'entend pas au loin le galop du cheval monté par le gérant de l'habitation. Une fois rassuré, il reprend sa marche lente et prudente jusqu'à ce qu'enfin il soit aperçu par les nègres de la plantation, forçats innocents, condamnés à perpétuité, eux et toute leur progéniture, pour être nés avec la peau d'une couleur différente de la nôtre. Loin d'être rassuré au milieu des siens, le nègre marron Jremble plus que jamais, car il craint la trahison. Sans proférer une parole, il tombe devant eux à genoux, joignant les mains en signe de supplications. Dans cette humble posture il attend son sort.
Il est consolant de dire que bien rarement le malheureux est trahi; presque toujours, au contraire, il est accueilli avec les marques de la plus vive sympathie :
on le relève avec empressement, on lui offre à manger; souvent on lui donne de l'argent, et on fait bonne garde autour de lui pour éviter qu'il ne soit surpris par les gens de l'iiabitalion. Rendu à la confiance, le marron donne un libre accès aux tendres sentiments refoulés dans son cœur; il demande des nouvelles de ceux qu'il connaît, raconte sa misérable vie dans les forêts^ et s'informe des dispositions de son maître à son égard, pour savoir s'il pourrait rentrer dans l'habitation sans crainte de mourir sous le fouet, ou s'il doit continuer à mener la vie errante.
Ces épanchements et ces questions sont de courte durée. Aux angoisses du premier moment succèdent dans l'esprit essentiellement mobile du nègre, la joie et l'abandon. Il se mêle aux danseurs et aux musiciens, danse tour à tour et frappe sur un tambourin. S'il connaît le banjo, il se donne le plaisir d'en jouer, et, au son de l'instrument magique, il oublie tout, ses souffrances passées,, f^a position actuelle, l'horrible avenir qui lui est réservé, soit qu'il meure dans la forêt, soit qu'il rentre sous le joug.
Mais le plaisir pour l'infortuné marron ne dure jamais longtemps.
Au milieu des ivresses de la musique et de la danse, apparaît au loin le cheval sur lequel est monté le conducteur des noirs. A celte vue soudaine, qui rappelle le fugitif à sa situation, il pâlit sous sa peau noire, ses jambes flageolent, ses yeux se voilent de larmes. Vite il rend à son propriétaire le banjo, tombe à genoux, les mains jointes, pour supplier une dernière fois ses camarades de ne point le trahir, et, rassemblant toutes ses forces, rentre en courant dans le bois, où il succombera de privations, s'il n'est, avant cela, découvert par la meute des chasseurs de nègres marrons. Car on chasse le nègre dans le Sud à l'égal du gibier; quel-