CHAPITRE XVI
proclamation de M. Lincoln, proclamation approuvée par la législature de New-York, le devenaient de fait. Pendant les premiers temps, sans doute, il y aurait des tiraillements dans les plantations; mais les noirs reprendraient bientôt d'eux-mômes leurs travaux habituels.
D'un autre côté, quand on voit les blancs travailler avec les noirs en plein soleil d'été sur le port de la Nouvelle-Orléans, il est permis d'espérer que la culture du coton ne leur serait point interdite. Les blancs braveraient les miasmes des marais salins dans les campagnes, comme ils bravent la fièvre jaune dans les villes où elle exerce ses ravages sur les nouveaux débarqués.
Le coton ne périra donc pas aux États-Unis avec Taffranchissement des noirs; mais dût-il souffrir de l'accomplissement de celle œuvre de justice à laquelle se trouve si directement intéressée la dignité humaine, nous répéterions cette phrase célèbre : Périssent les colonies plutôt qu'un principe.
Un Français qui connaît fort bien les Étals-Unis sans y être jamais allé, M. Agénor de Gasparin, disait dernièrement dans un livre remarquable à plusieurs égards et qui survivra aux événements qui l'ont fait naître (1) :
« A présent, il s'agit de liquider une mauvaise affaire (( (resclavage). L'instant de la liquidation est toujours (( pénible ; mais lorsqu'elle est terminée, le crédit re- (( vient. Ainsi en sera-t-il en Amérique. On a souvent « vanté l'énergique sang-froid de ses négociants. Sont- « ils ruinés, ils ne se lamentent ni ne se découragent ; (( c'est une fortune à refaire. De môme, à mettre les « choses au pis, à supposer que la crise actuelle doive
, (1) Un grajid peuple qui se relève, un volume, chez Michel Lévy.
(( se comparer à une ruine, c'est une nation à refaire; « on la refera. — « Messieurs, disait naguère M. Se- « ward en achevant son grand discours au sein du con- « grès, si celte Union était aujourd'hui brisée par l'es- (( prit de faction^ elle se reformerait demain dans des « proportions majestueuses. »
Comme tous ceux qui connaissent l'ardent patriotisme des citoyens américains, nous avons pleine confiance en l'avenir de cette nation, la première nation du monde sous le rapport des libertés publiques. Les intérêts de l'humanité triompheront dans le nouveau monde, comme dans l'ancien, des privilèges honteux et des excès du despotisme. En se séparant violemment de l'Union, les hommes du Sud ont mal calculé leurs véritables intérêts. Effrayés, éperdus, ils se sont précipités sans réflexion au-devant du danger, au lieu de l'envisager avec sang-froid et de s'efforcer d'y porter remède. Tout ce qu'ils pourront faire n'empêchera pas l'esclavnge de disparaître bientôt de la terre, et le plus sage serait assurément de régler les conditions de l'émancipation. La sordidité des maîtres qui abaisse l'homme au niveau de la brute ne peut plus trouver grâce devant l'opinion publique.
Il faut que les colons du Sud renoncent à ce genre de propriété, bon gré mal gré. Espérons qu'ils auront la sagesse d'y renoncer de leur propre volonté. Les moyens ne manquent pas pour que Témancipation des noirs s'eflectue peu à peu, sans secousse violente et sans perte sensible pour les colons. Qu'ils choisissent un de ces moyens et qu'ils se rattachent à la confédération delà grande république, dont jusqu'à présent ils ont partagé la prospérité et la gloire.
Mais qu'ils se bâtent, car nous sommes à une époque où les événements marchent rapidement et où les hommes qu'on croyait le plus engourdis dans l'indiffé-