CHAPITRE XVII
du bourreau) fait crever la première boursouflure, tout en en formant une seconde, que le troisième coup fera crever à son tour.
On comprend l'effet de ces vingt-cinq coups de fouet : vingt-cinq rubans de plaies béantes.
Le bourreau lave ensuite les blessures avec de l'eau salée dans laquelle on racle du piment. C'est pour le supplicié une douleur intolérable, qui lui arrache des cris rauques qui n'ont plus rien d'humain.
Mais il s'agit bien de cela ! il s'agit d'empêcher la gangrène de se mettre dans les chairs tailladées et meurtries du nègre, qu'il faut conserver à son propriétaire. Le bourreau est un homme d'ordre, il sait ce qu'on doit de respect à la propriété dans le sud des États- Unis, là où la Providence a daigné planter du coton et de la canne à sucre.
Quand James, qui avait supporté stoïquement cet odieux traitement, fut en état de reprendre le chemin de la plantation, on l'y conduisit.
— Tiens 1 te voilà, lui dit ironiquement le planteur, je te croyais perdu, mon bijou. J'espère au moins qu^il ne t'est rien arrivé de fâcheux pendant le temps où nous avons été privés du plaisir de te voir? Allons, mon très-cher, tu dois avoir besoin de quelque repos, et je me ferais un véritable cas de conscience de ne pas l'accorder huit jours de congé dans un certain petit endroit à l'ombre, que tu as déjà deviné, parce que tu n'es pas bêle, toi !
Et, par manière de péroraison, il lui appliqua une vigoureuse paire de soufflets ; après quoi il le conduisit dans un cachot humide, où il fut enchaîné par le cou comme on enchaîne une bête féroce. Ordre fut donné d'apporter la grossière nourriture du prisonnier dans une auge à cochon. Aux heures des repas, on attachait les mains de l'esclave derrière son dos^ de manière que
pour manger il fût obligé de se mettre à genoux devant l'ange et d'y plonger sa tête.
Après huit jours de ce traitement qu'il est inutile de qualifier, le maître envoya l'esclave reprendre ses travaux dans les champs.
— Tu vois, lui dit-il, ce qu'il t'en a coûté pour avoir fui l'habitation. Si l'envie te reprenait de vouloir encore devenir n:^arron, je te ferais mourir sous les coups. Ce serait dommage, car tu vaux deux mille dollars; mais il faut savoir faire quelque sacrifice au besoin, et couper un membre, comme on dit, pour sauver le corps. Le membre gangrené que j'amputerais, ce serait toi, sans pitié comme sans regret, pour inspirer une salutaire terreur à tes pareils.
Et le planteur souffleta de nouveau l'esclave, lerminantainsi tous ses avertissements, comme au bas d'une lettre on fait les compliments d'usage.
Il y a peu de maîtres de cette brutalité envers leurs esclaves, mais il y en a et j'en ai connu.
James oublia les châtiments épouvantables qu'on lui avait infligés ; il oublia les menaces de son maître, mais il ne put oublier Betzy.
Le soir, après les longues heures du travail, l'amoureux prenait un banjo et chantait sur un air mélancolique des vers de sa façon. Les rimes n'étaient pas riches, les lois de la versification n'étaient pas toujours observées, mais il ne manquait, à cette plainte naïve et poignante d'une âme inculte, ni tendresse ni poésie.
Voici la traduction fidèle d'un fragment de la composition du pauvre Jiimes :
« Combien je l'aime, ô ma belle Betzy!
« Mon cœur vit du souffle de ta vie.
« T'aimer ainsi et ne pouvoir te le dire. « C'est plus que souffrir, c'est être la souffrance même. « Si j'étais la brise, j'irais, inconnu, caresser ton front pur.