CHAPITRE XVII
(( Si j'étais l'oiseau, j'irais chanter sous la fenêtre.
« Si j'étais la fleur, je t'enverrais mon parfum ;
« Mais je ne suis qu'un esclave et je ne puis pas même aimer ;
« 0 mort !
« 0 mon amie,
« L'amie des opprimés,
u Rends-moi la liberté.
La mort n'arrivant pas elTamour persistant, l'esclave conçut le plan d'une seconde éva^^ion.Il partit, n'emportant qu'une hacbetle pour se frayer un chemin dans la l'orêt cl se défendre des botes féroces. Instruit immédiatement de cette disparition, le planteur fut pris d'un accès de colère terrible. Il voulut rendre tous ses noirs responsables de la conduite de James, et les envoyer tous à la geôle. Mais il réfléchit qu'un nègre battu perd de son prix, et il ne se trouva pas assez riche pour se passer cette fantaisie. Le coupable seul payerait pour lui-même, mais il n'en serait pas quitte à bon marché.
— Je le ferai^ dit-il, manger par les chiens avant qu'il n'ait pu revoir celle qu'il aime.
Le planteur alla trouver deux des plus redoutables chasseurs de nègres dont c'était le métier, et rendezvous fut pris sur la lisière de la forêt où, suivant toutes les probabilités, le marron s'était réfugié.
A l'heure fixée, les deux chenapans apparurent, armés jusqu'aux dents, avec une dizaine de chiens.
— Messieurs, leur dit le planteur, j'ai fait le sacrifice de mon esclave, je le veux mort ou vif. Pourtant, ajouta-t-il, si vos dogues peuvent ne pas le tuer, je n'en serai pas fâché. Qu'ils le blessent seulement, mon fouet fera le reste.
— Nos chiens, répondirent les chasseurs de nègres, sont dressés à ne mordre que les jambes; rarement ils attaquent le visage; pourtant cela peut arriver, et nous ne répondons de l'ien.
Les chiens furent lancés, et les hommes marchèrent à leur suite.
Après une battue assez longue, la meute se mit à aboyer d'une façon significative. Bientôt ils arrivèrent auprès d'une crevasse recouverte de lianes qui ne laissaient rien apercevoir. Autour de cette crevasse, les chiens aboyaient avec fureur. Les lianes furent écartées, et, lorsqu'on saisit celui qui se tenait blotti dessous, on vit que ce n'était pas James, mais un autre nègre marron, vieux et presque nu. laterrogé^, il répondit appartenir à un nommé W... et être en état d'évasion depuis un temps qu'il évalua de dix à quinze ans. Son corps amaigri était couvert de cicatrices et déchiré en plusieurs endroits. Des douleurs aiguës le rendaient incapable d'aucun travail assidu. Il vivait de la vie des bétes dans la forêt : de fruits sauvages, de racines et du maigre produit de sa chasse.
— Ya-t'en, nègre, lui dirent les blancs, tu ne vaudrais pas la nourriture.
Et la chasse reprit plus acharnée que jamais. De nouveaux aboiements s'étant fait entendre :
— Cette fois, dirent les meneurs, l'oiseau est déniché.
— Dieu vous enlende! fît le planteur.
A mesure qu'ils avançaient^ les aboiements devenaient de plus en plus furieux. Quelques cris plaintifs se mêlaient aux cris de rage des chiens. Les chasseurs pressèrent le pas et se trouvèrent devant un large et profond ruisseau. Trois ou quatre chiens gisaient par terre, tués ou grièvement blessés. Les autres avaient perdu la trace du fugitif.
— Le lâche a eu peur du fouet, et il s'est volonlairen^.ent noyé, dit le planteur. Que j'aie du moins son cadavre; je Texposerai dans l'habitation, où sa vue ne pourra que produire un excellent effet sur mes es-