‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 148 sur 188 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

soutenir contre les planteurs perdants dont les conclusions furent celles-ci : Les morts ne jouant pas, nous n'avons donc pas pu jouer avec un mort; par conséquent, il n'a pas pu nous gagner. — Très-bien, répondit la partie adverse, mais il n'était pas mort quand il a commencé à jouer, et rien ne venant fixer légalement le moment où il a succombé, nous devons rentrer dans tout ce quia été gagné.

On n'a pas su me dire quelle a été l'issue de celte curieuse contestation.

En dehors du jeu, de la flirtation, qui ne perd jamais ses droits nulle part aux États-Unis, d'une musique de clarinettes, de trombones et d'ophicléides, exécutée par des bandes nomades de soi-disant musiciens allemands, et du spectacle de la nature, il n'y a point de récréations à bord des slcamboats du Mississipi. Mais il faut convenir que ce spectacle de la nature est souvent magnifique.

Le fleuve est très-sinueux, et il arrive parfois que revenant sur lui-même par une immense courbe, on se retrouve, après une heure de marche, à quelques centaines de pieds seulement d'un endroit où l'on a déjà passé. Sur plusieurs points, on a coupé les terres pour livrer passage aux bateaux et éviter une perte de temps toujours si regrettable pour l'Américain.

Le paysage, depuis la Nouvelle-Orléans jusqu'à Natchez, est plat, et rien ne vient distraire l'œil des immenses plantations de maïs, de canne à sucre et de coton. Çà et là quelques maisons de planteurs, quelques coquets villages dominant une colline, et c'est tout. Mais après Natchez, c'est-à-dire à quatre cents milles au-dessus de l'embouchure du fleuve, les arbres apparaissent de plus en plus rapprochés, et les forêts vierges s'étendent jusque sur les bords du Mississipi.

Quant à la ville môme de Natchez, où nous fîmes une courte station, elle est certainement une des plus coquettes et des mieux situées qu'il y ait au monde. C'est un nid d'amoureux, une vision de poëte. Nous ne pouvions nous lasser de contempler ce lieu ravissant qui rafraîchit à la fois le regard et l'esprit. Figurez-vous une agglomération de villas, peu séparées les unes des autres et mystérieusement enfouies dans la verdure. Point de trottoirs dans la ville, mais de larges avenues trèsunies, et bordées magnifiquement par la nature d'arbres hauts et touffus. Natchez c'est Neuilly, Saint-James, Madrid, le bois de Boulogne et le parc des Princes, rapprochés par des traits d'union de végétation tropicale, avec quelques milliers de maisons blanches dans lesquelles il semble qu'on doive vivre toujours heureux. Nous quittâmes à regret ce séjour enchanteur, pour continuer notre route en remontant le Mississipi.

A partir de Natchez, le panorama prend une teinte sauvage et grandiose. Un parfum particulier de verdure et de fraîcheur s'exhale du sycomore, du platane, du saule, du chêne et de toute cette riche et puissante végétation du tropique.

Mais ne cherchez ni les singes sautant de branche en branche ni les oiseaux chanteurs dont Chateaubriand peuple, avec une si poétique prodigalité, les bords riants du Natchez; les singes et les oiseaux n'ont jamais gambadé ni chanté sur les bords du Mississipi, si ce n'est dans l'imagination de cet écrivain, beaucoup plus soucieux de séduire par le charme du récit que d'intéresser par la réalité des faits.

De temps en temps seulement, on voit sur le fleuve, se baignant avec grâce, une ourse avec ses oursons que le bateau n'etîraye pas. Ils ne daignent se déranger que lorsque le steamboat est près de les toucher. Aussi se trouve-t-il souvent un passager qui, par ma-

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