‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 149 sur 188 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

nière de souvenir, loge dans la fourrure des oursons une ou deux balles de son rifle.

Au fond du steamboat, de plain-picd avec la salle à manger, se trouve le ladies saloon (salon des dames). Celte pièce décorée avec un luxe princier, se ferme à volonté au moyen de deux grandes portes qui glissent sur des rainures pratiquées dans le parquet. Sur ces portes, comme sur toutes les portes des cabines, sont peints artistiquement les sites les plus pittoresques des Étals-Unis. Quand les ladies ont fermé la porte de leur salon, c'est un sanctuaire inaccessible à tout ce qui n'est pas frère, père ou'mari d'une des divinités du lieu.

Pour étudier l'Américain, c'est dans le bcœ ou buvette qu'il faut aller, durant les longs trajets sur le Mississipi. Le bar est littéralement rempli du malin au soir de buveurs que rien ne désaltère. Comment fontils pourabsorber tant d'eau-de-vie et n'en pas mourir? C'est leur secret.

Ordinairement la buvette est aff'ermée à un particulier parle capitaine du bord. Il fait payer ce privilège plus ou moins cher, selon l'importance du bateau.

Personne de plus généreux qu'un planteur, quand la récolte a été bonne et qu'il vient de s'embarquer avec ses dernières balles de coton et ses derniers boucauts de sucre. Dans sa joie, il lui arrive souvent d'inviter à boire tous les passagers en masse.

Le premier verre n'est guère destiné qu'à ouvrir le passage aux verres qui suivront.

Comment s'étonner après cela que la cervelle des passagers s'échauffe, et qu'ils soient les premiers à exciter le capitaine dans ces courses folles qui ont eu si souvent pour résultat Texplosion de la chaudière et la mort de centaines de personnes? Les femmes ellesmêmes applaudissent, et on raconte ce fait dont l'authenticité n'est pas douteuse.

Une femme de Cincinnati, celle ville célèbre par son grand marché aux cochons et Tusine si originale où cet animal est tué, salé, découpé, etc., à la mécanique; une femme de Cincinnati, dis-je, venait de s'embarquer avec un lot considérable de jambons en destination de la Nouvelle-Orléans. Une course de vitesse s'engage entre le bateau qu'elle monte et un iiutre sleamboat. Le bateau qui porte la citoyenne de Porcopolis, dépassé par l'autre, fait les plus grands efforts pour le rejoindre et le vaincre.

Les passagers, oubliant le danger, font la chaîne pour passer les fagots, et l'enthousiasme de l'équipage répond à celui des voyageurs. Le bateau gagne sur le rival jusque-là heureux; mais à quel prix! Les deux cheminées hautes sont blanchies par la chaleur, et l'une d'elles fond entièrement, incendiant le pont qui flambe autour de sa base. Partout des crépitements sinistres annoncent une catastrophe. Personne n'y prend garde, on ne voit qu'une chose : c'est que le sleamboat gagne toujours de vitesse sur son adversaire, qu'il va bientôt le rejoindre et le dépasser.

Mais, ô contre-lemps fatal! le capitaine, la télé en feu, dominant le bruit général, s'écrie avec un geste de désespoir :

— Messieurs, il faut cesser la lulte, car tout le combustible est épuisé!

— Pas encore ! répond l'héroïque propriétaire de Cincinnati; j'ai des jambons : qu'on les prenne!

Un cri d'enthousiasme et d'admiration s'échappe de toutes les bouches. On court aux jambons, qui sent lancés dans la fournaise. Le sleamboat n'éclate pas, et il arrive le premier.

En débarquant à la Nouvelle-Orléans, les passagers reconnaissants firent frapper une médaille commémorative qu'ils offrirent solennellement à celte femme

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