CHAPITRE m
élémentaire. La pauvre femme ne s'était peut-être jamais baignée de sa vie. Toujours est-il que, lorsqu'elle entendit la vapeur siffler dans les robinets et qu'on lui dit de se déshabiller, elle poussa des cris effrayants, appelant à son secours tous les saints du paradis. Elle se mit à genoux et supplia qu'on la laissât vivre. En vain lui dit-on qu'on n'en voulait point à ses jours, mais à sa malpropreté. Tremblante de terreur, elle n'entendait même pas ce qu'on lui disait et finit par réclamer l'intervention de son consul. Le consul ne fut point appelé, comme bien vous pensez, et la vieille fut plongée de force dans la baignoire tant redoutée. -■ Inutile, dit sir James que le mal de mer avait rendu à toute la gaieté naturelle de son esprit, de demander si cette femme savait nager.
— Pour en revenir aux émigrants, continua l'employé, ils demeurent deux jours au Gaslle-Garden, où ils sont nourris gratuitement, après quoi ils sont tenus de laisser la place à d'autres.
— Voilà, dis-je, un désintéressement exemplaire, digne des anciens patriarches.
— Oh! nos modernes patriarches ne valent pas les anciens, monsieur; ils sont moins naïfs et plus intéressés. Pour comprendre parfoitement la nature de l'hospitalité de la ville de New-York à l'égard des émigrants, il faut savoir tout ce qu'il y a de profond dans le calcul des Américains, les plus grands calculateurs du monde, vous le saurez bientôt quand vous aurez vécu parmi eux.
— Et quel est donc leur calcul?
— Le travail de chaque émigrant a été supputé, et les Américains estiment, en moyenne, à quinze cents dollars le prix de chacun d'eux.
— Très-bien, dit avec ironie sir James Clinton; je comprends à cette heure le philanthropique Gastle-
Garden, jelé sur la baie comme un rébus posé à la sagacité des nouveaux arrivés, qui savent généralement que les Américains ne sont pas des sœurs de charité.
Sir James apportait dans ses appréciations sur le peuple américain, qu'il ne connaissait pas encore, ce sentiment d'hostilité," pour ainsi dire native, que les Anglais professent pour les Américains, qui, du reste, le leur rendent avec usure.
A ce moment, nos effets ayant été visités avec cette promptitude que les Américains apportent en toute chose^ nous descendîmes sur le quai.
Nos malles furent juchées sur l'impériale d'un énorme carrosse à dix places, qui nous transporta rapidement à Saint-Nicholas hôtel, en longeant le Broadway.
CHAPlïRE IV
L'hôtel Saint-Nicholas. — L'art culinaire et Brillai-Savarin. — L'esprit de liberté. — Le droit des demoiselles. — Un quaker dans l'embarras. — Un Allemand trop galant. — Une dépêche télégraphique. — Un mouton sous la peau du lion. — Explication. — Aventure rétrospective. — Nous trouvons un guide.
Saint-Nicholas est un des plus beaux liôleis de la ville de New-York, qui renferme les plus beaux étabiissemenls de ce genre du monde enlier, y compris peut-être V Hôtel du Louvre et le Grand Hôtel de Paris.
L'aspect extérieur du Saint-Nicbolas est grandiose, sans être précisément élégant.
Quant à l'intérieur, il réaliserait le dernier mot du luxe allié au comfort, s'il y avait dans cet hôtel, comme dans celui de la cinquième avenue, tout nouvellement bâti, des omnibus aériens pour descendre et monter aux différents étages les voyageurs qui veulent s'épargner la peine de passer par le grand escalier. Rien de plus original que ces omnibus. Déjà, il y a six ou sept ans, un daguerréolypeur avait eu Tidée d'employer un moyen semblable pour transporter ses clients au sixième étage, où se trouvait son atelier. La personne qui désirait faire faire son portrait se plaçait dans une nacelle, et, après quelques tours de roues, elle élait arrivée dans la chambre de l'opérateur.
L'hôtel Saint-Nicholas, construit en 1854, est tout entier en marbre blanc d'Italie. Il présente une façade de trois cents pieds sur le Broadway. Ce splendide
A 6 L'AMÉRIQUE TELLE QU'eLLE EST.
caravansérail renferme six cents belles chambres richement meublées, éclairées au gaz, ornées de tapis et pourvues chacune d'un très-beau lavabo en marbre blanc, avec deux élégants robinets en métal poli, imitation d'argent. De ces robinets s'échappent jour et nuit, à la volonté des locataires, l'eau froide et l'eau chaude. Les lits ne laissent rien h désirer, même pour les Français, qui sont habitués à être parfaitement couchés. En été, les tapis de Bruxelles, qui garnissent d'ordinaire les chambres de tous les hôtels en Amérique, sont remplacés par des nattes chinoises de l'aspect le plus frais et le plus riant. Au rez-de-chaussée du Saint-Nicholas, trois salles à manger richement garnies reçoivent régulièrement de sept à liuit cents convives tous les jours. Environ trois cents domestiques des deux sexes sont chargés du service de la table dans ces trois salles à manger. On a calculé qu'il se consomme quotidiennement en nourriture, à cet hôtel, pour une somme de sept mille cinq cents francs de notre monnaie.
En pénétrant dans le Saint-Nicholas, qui présente plutôt l'aspect d'une maison princière que celui d'une maison ouverte au public, sir James ne put se défendre d'un mouvement d'admiration.
— Nous serons bien ici, dit-il.
Les mots n'ont pas toujours la stricte signification que leur prête la convention du langage, et les termes se modifient souvent, suivant la disposition d'esprit des personnes qui en font usage. Pour sir James, qui n'aimait pas les Américains, ce simple aveu : « Nous serons bien ici! » prenait les proportions d'un compliment extrêmement flatteur; cela voulait dire : Quel admirable établissement!
Nous nous installâmes dans un petit appartement composé de deux chambres et d'un salon. Nous aurions