‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 15 sur 188 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

res à la déclaration d'indépendance qui marquent une généreuse tendance du gouvernement anglais, ou un progrès accompli dans la colonie.

La première école gratuite de New- York fut fondée en 1702.

Le premier journal parut en 1723.

La première bibliothèque s'ouvrit au public en 1729. Elle se composait de seize cent vingt-quatre volumes qui arrivèrent directement de Londres.

Enfin la première académie fut fondée en 1732.

Un chiffre curieux à constater, parce qu'il prouve à quelle puissance commerciale était prédestinée la première ville de l'Union, est celui-ci : de 1749 à 1759, deux cent quatre-vingt-six navires quillèrent le port de New-York pour l'Europe^ chargés de farines, de grains, d'huile de lin, de fourrures, de bois à différents usages, de fer, etc.

Eli grandissant et en devenant forte, la colonie anglaise voulut, ce qui est assez naturel, couper ses lisières, s'affranchir de protections gênantes, marcher seule et libre dans ses droits et dans ses inspirations.

En 1765, une assemblée de délégués eut lieu à New- York afin de rédiger un rapport contenant les gdefs des colons et la déclaration de leurs droits.

Une loi, plus vexatoire pour les colons que profitable à l'Angleterre, la loi du timbre, devint l'occasion du soulèvement général des populations.

Ces soulèvements de colons furent pour l'Angleterre le commencement de la fin, comme aurait dit Talleyrand.

En effet, ce qui n'avait paru d'abord aux Anglais qu'une simple émeute, facile à réprimer, n'était rien moins que le début de la guerre de l'indépendance, dont Tissue, comme en sait, fut la proclamation de la république des États-Unis le -4 juillet 1770.

Dix ans après cet acte à jamais mémorable, la population de New-York avail doublé.

Et pourtant que de terribles épreuves n'eul-elle pas à supporter pendant ce court laps de temps où la fièvre jaune causa de si terribles ravages î

Mais le marlyrologe de la ville ne faisait que commencer. Voyez plutôt.

En 1832, le choléra asiatique, qui fit son tour du monde, comme un compagnon de malheur,, se dressa, à New-York, un reposoir orné de quatre mille trois cent soixante victimes.

Après la peste, ce fut le tour de l'incendie.

En une nuit, six cents maisons devinrent la proie des flammes.

La perte matérielle fut évaluée à cent millions de francs. Quant aux hommes qui périrent dans les flammes, on n'en sut jamais le nombre exact. 11 fallut Diire une large part à ce vaste brasier qui menaçait de (oui consumer. La mine joua^ et on démolil bon nombre de constructions intactes pour isoler le foyer de l'incendie, dont les flammes gigantesques s'apercevaient à plus de dix lieues en mer.

Après la peste et l'incendie, et comme pour couronner cet édifice de malheur, se manifestèrent partout les crises commerciales qui se produisirent dans les années 1836 et 1837, ébranlant si profondément le crédit public.

Puis un nouvel incendie éclata en 1845, moins terrible que le précédent, il est vrai, mais qui ne se liquida pas à moins de trente-cinq millions de francs.

Il y aurait eu là de quoi ruiner à tout jamais un peuple moins viable que le peuple américain.

Mais qu'est-ce que les pertes d'argent quand il s'agit d'une nation jeune, vigoureuse, entreprenante jusqu'à la témérité, active jusqu'à la passion, secondée dans

CilAriïIlE III. 3 9

tes efforts par les lois les plus libérales et les plus hospitalières du monde? Le mal fut réparé, et si complètement, qu'au bout de quelques mois personne n'en ressentit les effets, et qu'une ère nouvelle de prospérité s'ouvrait pour les Améri(;ains.

Maintenant que nous savons comment Ncw-Yoïk a été fondé, que nous l'avons suivi dans ses principaux développements^ examinons ce qu'il est au moment où nou5 écrivons ces lignes.

Ce qui frappe tout d'abord en débarquant dans la cité impériale {empire city)^ comme disent orgueilleusement les Américains,, c'est le mouvement commercial qui se manifeste par une agitation fiévreuse de tous les habitants du bas de la ville.

C'est dans le bas de la ville, en effet, que se trouvent tous les dépôts de marchandises, et tous les offices dans lesquels les négociants américains font leurs transactions commerciales.

Quel mouvement, grand Dieu ! on dirait que la ville entière est en déménagement.

Ou bien on se croirait dans un champ de foire.

On n'a pas foulé des pieds cinq minutes celte ville des affaires par excellence, qu'on s'explique l'étonnante prospérité de ce peuple éminemment laborieux et industriel. Time is money (le temps est de l'argent), disent-ils; et comme, avant tout, ils tiennent à s'enrichir le plus possible, ils ne perdent pas une minute.

C'est en vain qu'ù New-York on chercherait des yeux un seul badaud sur le port ou ailleurs; le llâueur n'existe pas en Amérique, où l'on voit des enfants de douze ans, sérieux comm.e des diplomates dans l'exercice de leurs fonctions, traiter des affaires importantes, payer ou recevoir des somn:ies considérables.

Mais j'aurai bientôt l'occasion par des faits, qui, mieux que toutes les descriptions, donnent l'idée des

mœurs et des coutumes d'une nation, de revenir sur tous les points saillants du caractère américain.

Pour aujourd'hui, ne l'oublions pas, je ne fais que d'arriver, et c'est ma première impression que je cherche à communiquer au lecteur, afin que, se substituant, en imagination, à ma propre personne, il voyage en quelque sorte ici même à ma place.

Le voyageur est curieux, et il a bien raison de l'être.

Comprendrait-on qiu'on changeât d'hémisphère, qu'on passât de la vieille civilisation européenne à la civilisation à peine naissante du nouveau monde pour ne rien voir et ne rien entendre de ce qui peut intéresser les yeux et l'esprit? Il y a pourtant des hommes ainsi faits, qui demeurent dix ans dans un pays, sans rien voir ni entendre de ce qui caractérise ce pays. Mais ces hommes ne sont pas des voyageurs, ce sont des colis humains.

Donc ayant aperçu, étant encore sur le pont du steamer, une immense rotonde, d'un caractère trèsoriginal, et baignant dans la baie, à l'extrônie pointe de New-York, je demandai à un em>ployé du port, un Irlandais naturalisé Américain, le nom et la destination de cette construction bizarre.

— Cette construction, me fut-il répondu, se nomme le Castle-Garden. C'était autrefois une forteresse. La forteresse s'est changée en palais de l'industrie, le palais de l'industrie en théâtre lyrique, le théâtre lyrique en salle de concert, la salle de concert en un lieu de débarquement affecté aux nombreux émigrants qui viennent à New-York pour de là se rendre dans l'intérieur des terres.

— Le Castle-Garden est donc, h cette heure, un hôtel? demandai-je.

— Non, nie répondit mon interlocuteur; c'est un établissement qui appartient à la ville et dans lequel

CIIAriTRE m. 41

les émigranls reçoivent une hospilalilé toute gratuite. New-York est le point de débarquement de la plupart des éniigrant>. Ils y arrivent, en nrioyenne, au nombre de douze mille par mois, soit cent quarante-quatre mille par an, sans compter les voyageurs plus aisés qui prennent passage sur les steamers, et qu'on peut évaluer à quinze cents par mois. Les trois quarts des émigranls qui partent pour l'Amérique sont Allemands, le dernier quart est presque tout irlandais. Les Allemands forment le plus précieux élément de colonisation pour l'Ouest, vers lequel ils se dirigent presque tous. On les estime à juste titre poiir leur sobriété, leur amour du travail, leur excellente santé qui résiste^ dans une certaine mesure, aux exhalaisons du défrichement des forêts, et leur stabilité. Les Allemands qui se rendent aux États-Unis y vont avec la résolution de se faire naturaliser citoyens américains, d'y vivre en travaillant et d'y mourir. Ils font tous à la mère patrie un éternel adieu, et la nostalgie, cette consomption de l'àme, ne les atteint jamais. Il est vrai que les Allemands émigrenl avec leur famille et tout ce qu'ils possèdent. Car, il faut qu'on le sache, si hospitalière que soit l'Amérique, elle a pourtant interdit l'entrée de son territoire aux émigrants qui ne justifient pas de ressources suffisantes pour subvenir aux premiers frais de déplacement et d'installation dans les terres. Desémigrants convaincus d'indigence ont été renvoyés dans leur pays par l'intermédiaire de leurs consuls respeclifs. — Ah! dit sir James, qui avait entendu ces dernières paroles, si l'argent n'est point une vertu humaine, comme ne craignent pas de l'affirmer les moralistes, il y touche du moins de si près, que le plus habile appréciateur ne pourrait pas souvent déterminer au juste la part de ces deux éléments dans l'estime de chaque homme aux yeux de îa société.

— Aussi, répondis-je en riant, osl-il toujours prudent, quand on lient à mériter l'entière estime des hommes, de joindre à beaucoup de vertus le plus d'argent possible.

— Avant que la municipalité de New- York eût affecté le Castlc-Garden au débarquement des émigrants, c'est-à-dire depuis 1855, reprit l'employé qui me donnait ces renseignements, les malheureux Allemands étaient en butte à tous les vauriens de la ville, qui les volaient à l'heure et à la course. C'était pitié de voir ces pauvres diables, ne sachant pas un mol de la langue, poursuivis d'obsessions et de mensonges et volés souvent jusqu'à leur dernière pièce d'argent cl jusqu'à leur malle par cette catégorie de fripons que nous appelons ici runners^ el dont le bas de la ville était autrefois infecté. Grâce au Castle-Garden, qui peut contenir jusqu'à dix mille personnes, et grâce aux conseils et à l'appui qui leur sont donnés par l'autorité, les émigranls gagnent à celte heure précisément ce qu'ils perdaient autrefois avec les runners. Aujourd'hui l'émigrant passe directement du paquebot qui l'a porté d'Europe à l'ancien Caslle-Garden. 11 déclare son âge, sa profession, ses ressources pécuniaires, le lieu où il désire se fixer, etc. Tous ces renseignements sont inscrits sur un registre. Puis, en attendant qu'il soit expédié au lieu de sa destination, un médecin constate l'état de sa santé et lui fait prendre un bain.

— Cette dernière opération, observai-je, ne doit pas être la plus désagréable aux émigranls, entassés dans l'entre-pont des navires un peu comme le sont les sardines dans les barils.

— Pas toujours, me dit mon interlocuteur. On s'est beaucoup réjoui dans toute la ville, il y a quelques mois, de la terreur d'une vieille Allemande qui se crut perdue quand on voulut lui faire prendre le bain ré-

Page 1