CHAPITRE XIX
— Il est vrai d'observer, dis-je, que, tout ayant renchéri considérablement dans ces derniers temps, il n^est pas étonnant que les morts et les blessés se maintiennent à un prix élevé, et qu'ils restent fermes, comme diraient les gens de bourse.
— Les raisons économiques, me répondit gravement monsieur Achille Lemoine, qui font que le prix des matières premières, et par suite des objets fabriqués, a constamment suivi une progression ascendante, ces raisons ne sauraient s'appliquer directement à la guerre.
— Cependant, monsieur Lemoine, répliquai-je, il me semble que les ennemis morts sur le champ de bataille, puisqu'ils ne sont pas de la matière première, doivent être considérés comme des objets fabriqués, et que dès lors ils doivent subir la loi commune de la hausse et de la baisse.
— Sans doute, monsieur; mais la guerre a des lois économiques qui lui sont propres. Ce qu'il faut, avant toute autre chose, à notre civilisation avancée, ce que les peuples attendent de l'initiative d'un homme de génie, ce sont, je le répète, des engins de destruction sûrs, vastes, faciles à manier et d'un prix modéré. -
— El vous espérez arriver à ce beau résultat?
— Je l'espère, oui monsieur, au moyen de bombes asphyxiantes auxquelles je mets en ce moment la dernière main.
— Des bombes asphyxiantes !... Peste ! voilà qui me paraît une heureuse idée.
— Ces bombes sont d'autant plus une heureuse idée, monsieur, qu'aucun être vivant ne saurait se soustraire à leur influence délétère. Et cela dans un rayonnement assez vaste du point où elles éclateront. Avec mes bombes, si j'ai le bonheur de réussir, il sera toujours facile de se rendre maîlre d'une flotte entière sans
courir soi-même aucun risque, et sans endommager le moins du monde les navires ennemis. Ma bombe, en éclatant, viciera l'air si profondément, au moyen de la combinaison de certains agents chimiques, que deux ou trois de ces nouveaux projectiles éclatant à une distance de cent mètres du vaisseau ou de la forteresse qu'on attaquera, suffiront, si mes calculs sont exacts, à empoisonner l'ennemi jusqu'au dernier homme. Les vainqueurs, après cette courte attaque, n'auront plus qu'à attendre que l'air se soit renouvelé pour s'emparer, soit du vaisseau, soit du fort.
— Ah ! monsieur Achille Lemoine, que Dieu seconde vos projets, car si vous réussissez à corrompre l'air aussi complètement que vous en avez l'espoir, vous vous moquerez aussi bien des flottes en bois de l'Angleterre que des tours navales cuirassées et inexpugnables de l'Amérique. Ne faut-il pas qu'on respire partout, môme sous la double cuirasse du Monitor?
— Vous avez raison, monsieur, et c'est sur la respiration de l'ennemi que doivent tendre aujourd'hui tous les efforts des hommes de l'art. Toutefois, monsieur, si le Monitor n'est pas le dernier mot de la science, il réalise un progrès, et l'humanité tout entière doit des remerciements à son habile constructeur. 11 est évident que si la guerre avait éclaté dans ces derniers temps entre les Étals du nord de l'Amérique et l'Angleterre, cette dernière puissance perdait sa flotte entière, coulée, vaisseau par vaisseau, par ce petit diablotin de Monitor, Il faut donc savoir gré à la jeune république américaine de ce progrès accompli, qui témoigne hautement de la civilisation avancée de ce pays.
— Ainsi, monsieur Achille Lemoine, vous mesurez la civilisation d'un peuple à l'état de perfectionnement de ses armes?