CHAPITRE XIX, â
couragement pour iM. Ericsson, qui, ayant pu juger des défauts du Monifor, a singulièrenaent perfectionné son invention. En eftet, ila, depuis celle époque, construit d'autres forteresses flottantes qui n'auraient pas plus à craindre des hommes que des éléments.
Les nations européennes ont naturellement profité des essais de l'Amérique, et l'humanité n'a qu'à bien se tenir, sur mer comme sur terre, pour échapper à la destruction qui la menace. Ce ne serait pas une grande perte, direz-vous peut-être; à la bonne heure, mais encore cela vaut-il la peine qu'on y songe. C'est ce que certaines personnes ont la bonté de faire, comme vous allez voir.
J'arrive de Normandie. Ce n'est point le pays où j'ai reçu le jour, mais il n'en est pas moins charmant, comme chacun sait, et je m'y plairais fort si j'y avais des champs à cultiver et des vaches maigres à engraisser.
De temps à autre je vais dans ce fortuné pays passer quelques bonnes heures chez des amis, le mari et la femme, qui ont le bons sens, avec six mille livres de rentes, de vivre riches et considérés dans la petite ville de G... au lieu de venir dans la capitale vivoter obscurément avec ce même revenu.
En province on se lève de bonne heure, on dîne de bonne heure et on se couche de bonne heure. On vit ainsi suivant les lois de la nature, qui a fait le jour pour veiller et la n.uit pour dormir.
A sept heures du soir tout le monde a fini de dîner à G..., et ce qu'on appelle la société se réunit tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, pour causer et faire la partie.
L'autre jour c'était le tour de mon ami de Normandie à recevoir la société de G...
Vous verrez ce soir, — me dit-il, — un type curieux à observer. C'est un ancien bonnetier retiré des
afiaircs depuis vingt-cinq ans, et dont la préoccupation incessante offre le plus bizarre contraste avec sa nature et ses mœurs éminemment paisibles.
— Un type à observer, c'est toujours une bonne fortune, et je le verrai avec plaisir.
— Monsieur Achille Lemoine (c'est ainsi qu'il se nomme) est bien certainement le plus doux, le plus sensible, le plus pacifique des hommes de tout le déparlement, et peut-être du monde entier. Sa compassion, môme pour les animaux qui souffrent, est si grande, qu'on l'a surnommé ici le saint Vincent de Paul des bêtes. Sa maison est le refuge des chats perdus et des chiens vagabonds, et il achète des enfants les oiseaux qu'ils ont dénichés pour se donner la douce satisfaction de les rendre à leur mère. Enfin, dernièrement, il a fait remettre, par un véritable chirurgien, une patte de bois à un pauvre caniche blessé par la roue d'une voiture.
— Mais votre ex-bonnetier, dis-je, est tout simplement un chef-d'œuvre de bonté, qu'il faudrait donner en exemple aux hommes, dont la pitié pour les souffrances d'aulrui est en général très-modérée.
— Vous avez raison, me répondit mon ami, mais voici le contraste bizarre de cette nature à la fois essentiellement douce et impitoyable.
— Ah 1 mon Dieu I vous m'effrayez ! Est-ce qu'il aurait assassiné son père ou séduit sa tante ?
— Non, il n'a commis aucun de ces crimes, et tout se borne chez lui à exterminer, en théorie, des armées ennemies jusqu'au dernier homme, et à couler leur Hotte jusqu'au dernier bateau.
^- Peste ! comme il y va, votre ex-bonnetier !
— Il a chez lui un assez vaste atelier où il travaille à la réalisation de ce problème. Vingt fois il a cru trouver l'engin exterminateur, objet de ses rêves, vingt
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fois il a reconnu que ce n'était pas encore là le dernier mot de la science, et il s'est remis au travail avec plus de confiance et d'ardeur que jamais.
Je n'attendis pas longtemps ce belliqueux ex-marchand de bonnets de colon, auquel par malheur il manquera toujours la gloire d'avoir découvert la poudre... coton.
A sept heures moins un quart, et avant que personne ne fût arrivé, la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer monsieur Achille Lemoine.
C'est un homme d'environ soixante ans, petit et maigre, d'une constitution délicate, bien qu'il soit rarement malade.; du reste ne négligeant aucune précaution pour conserver sa santé et vivre le plus longtemps possible, lui qui rêve le moyen d'exterminer le genre humain à prix fixe et réduit.
En entrant, il alla naturellement complimenter la maîtresse de la maison, et j'entendis le son de sa voix un peu traînante et remarquablement douce. Quelques instants après, il tira de sa poche un bonnet, non de colon, mais de soie noire, et s'en couvrit la tête, dans la crainte de la grippe qui régnait alors.
Pendant un moment, la conversation roula sur des sujets peu intéressants, et c'était sur le chapitre de la guerre que je voulais mettre mon homme.
J'allai droit au but.
— On m'a dit, monsieur Achille Lemoine, que vous vous occupez d'inventions.
— Mon Dieu, monsieur, me répondit-il modestement et d'une voix si faible que je pus à peine l'entendre, je m'occupe, en effet, d'engins de guerre. Il faut bien utiliser ses loisirs. Nous n'avons pas ici les ressources immenses de la capitale pour occuper notre esprit^ et nous sommes forcés de puiser en nous-môme nos moyens de dislraction.
362 l'améiuque telle qu'elle est.
— Ce que vous appelez modestement vos distractions, répétai-je, sont de nobles travaux.
— Il est vrai que la guerre a eu de tout temps le privilège d'intéresser les intelligences élevées, qui savent tout ce qu'on peut attendre du perfectionnement de cet art. Mais, hélas ! combien il est encore arriéré.
— Vous trouvez, monsieur Lemoine ?
— Certes, ce n'est ni la science des généra.ux, ni le courage des soldats qui ont jamais fait défaut à la France, pour ne parler que de notre pays ; mais ce qui nous a toujours manqué, ce sont les moyens puissants de destruction. Tout est là, monsieur.
— Oui, les moyens de destruction sont une bonne chose ; mais il me semble que, grâce à Dieu, ils n'ont fait défaut jusqu'ici ni aux anciens ni aux modernes.
— Les anciens, en effet, ne se ménageaient pas dans leurs guerres, et leurs champs de bataille n'étaient pas moins riches que les nôtres en morts et en blessés. Mais au prix de quels sacrifices d'argent, de temps et de fatigues n'obtenaient-ils pas ce résultat précieux ! A quel prix ne les obtient-on pas encore aujourd'hui, malgré tous les progrès accomplis ! Chez les Romains, monsieur, chaque homme tué à l'ennemi revenait au vainqueur l'un dans l'autre à près de trois mille francs de notre monnaie. J'en ai fait le calcul. Les blessés peuvent s'évaluer à cinq cents francs pièce.
— Diable !
— C'est horriblement cher. Eh bien ! monsieur, malgré l'admirable découverte de la poudre à canon, qui promettait une réduction considérable dans les frais de la guerre, chaque homme tué à l'ennemi sur le champ de bataille coûte aux modernes plus cher encore qu'aux anciens; vous pouvez vous en assurer, en calculant les frais occasionnés par les guerres récentes, et les résultats obtenus.