CHAPITRE IV
Depuis un moment je m'apercevais que sir James regardait avec beaucoup d'insistance un personnage blotti dans un coin du salon, et dont la physionomie avait quelque chose d'étrange et de mystérieux. Ayant trouvé un canapé inoccupé :
— Asseyons-nous ici, me dit le colonel... Voyez-vous là- bas dans la direction du piano un homme qui lient un journal à la main?
— Mais qui ne le lit pas.
— Longues moustaches noires?
— Cheveux également noirs et divisés sur le front h la Jésus-Christ.
— Vous l'aviez donc remarque?
— Oui, parce que vous l'observiez. Le connaîtriezvous?
— Celte figure ne m'est point inconnue, et je crois avoir remarqué qu'il avait souvent les yeux fixés sur moi. Êtes- vous physionomiste?... En qualité de peintre, vous devez l'être.
— Je vous avouerai, colonel, qu'en fait de physioiiomonie je ne suis pas précisément un Lavater. A la vérité, ce personnage me fait fout l'effet d'un brigand; il a l'air féroce et sournois, les manières embarrassées, l'œil rempli d'éclairs et de convoitise; mais, avec cet extérieur, je ne voudrais pas jurer qu'il ne soit le plus honnête homme du monde. Que de femmes, par exemple, j'ai prises pour poser les madones, qui...
— Oui, oui, vous avez peut-être raison... Quoi qu'il en soit, je parierais volontiers que cet homme médite quelque mauvaise action... Tenez, il fouille dans sa poche.
— Que diable va-t-il en tirer?
— Nous verrons bien... Il se lève et s'avance vers nous.
Ce personnage mystérieux marcha lentement et avec
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hésitation, tout en tenant les yeux fixés sur le colonel. Quand il ne fut plus de lui qu'à un pas de distance, il s'arrC'ta et dit d'un ton de voix faible et craintif :
— Pardonnez mon indiscrétion... Est-ce à vous, monsieur, que j'ai l'honneur de parler?
— Monsieur, répondit le colonel en souriant, toutes les fois qu'on me parle, c'est à moi-même, et jamais à un autre.
— Ah ! dit l'inconnu, je ne me suis point trompé, vous êtes le colonel sir James Clinton... Que je suis heureux de vous revoir!... Vous ne me reconnaissez l'as, colonel?
— Attendez donc, fit sir James en l'inspectant des pieds à la tôte... Mais vous étiez blond autrefois?
— Je l'étais encore hier.
— Et vous n'aviez pas de moustaches?
— Je ne les porte que depuis ce matin, colonel.
— Eh! parbleu, vous êtes cet excellent Arthur Lee, qu'un jour, en Ecosse, j'ai eu le malheur de prendre pour un renard... Vous voilà donc en Amérique, mon garçon?
— Hélas! colonel, pour mon malheur. Avec l'argent que si généreusement vous m'avez donné pour vous punir vous-même d'avoir le coup d'œil trop juste et trop prompt, je suis parti pour New- York, où j'ai acheté un fonds de quincaillerie. J'aime la quincaillerie; malheureusement la quincaillerie ne mêle rend pas. Mon magasin était mal situé, et je me vis forcé de liquider après six ans de luttes. J'étais entièrement ruiné. Entré comme commis voyageur au service d'un de mes heureux concurrents, pour qui la quincaillerie n'est que roses sans épines, j'étais parvenu, après de nombreux et pénibles voyages dans toutes les parties de l'Amérique et jusque dans le pays des Mormons, à me constituer un petit capital qui me
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permit, une seconde fois, de tenter la fortune pour mon compte.
— Toujours danslaquincaillerie? demanda le colonel.
— Non, répondit Arthur, dans l'horlogerie, cette fois. La quincaillerie, à laquelle je n'ai pas renoncé, sans avoir mûrement réfléchi, ne m'offrait avec de pénibles souvenirs que peu de chance de succès. Je me laissai persuader par un Suisse, — ah! le misérable, — que rien ne présentait autant d'avantages que le commerce de Thorlogerie. Cela me parut vrai, ayant payé soixante-quinze dollars la montre que je porte, qui n^en vaut pas quarante.
— Vous espériez faire sur les autres les mômes bénéfices qu'on avait faits sur vous-même.
— Naturellement. Seulement j'avais compté sans mon Suisse, qui m'a dévalisé entièrement, il y a dix jours, pendant une absence que je fis de vingt-quatre heures. Ma première pensée fut d'aller porter plainte à la police en demandant l'arrestation du coupable, qu'on avait vu le jour même de mon départ à l'hôtel Saint-Nicholas. Il était probable dès lors qu'on l'eût trouvé dans cet hôtel encore nanti des objets dérobés. Mais je ne voulus rien faire à la hâte, et, suivant mon habitude, je me pris à réfléchir si ce mode d'arrestation ne présentait aucun inconvénient. Après quarante-huit heures de réflexion, la police de New-York ne paraissant pas offrir des garanties suflisantes, les policemen faisant ici très-souvent cause commune avec les voleurs, je me décidai à opérer moi-même l'arrestation du coupable.
— Et l'avez-vous arrêté?
— Vous allez voir. Un déguisement devenait nécessaire, car il est évident que mon voleur se serait sauvé dès qu'il m'aurait aperçu. Je me mis donc à rédéchir sur les moyens de me déguiser. La nature m'ayant
fait imberbe avec des cheveux blonds filasse, il me parut adroit de me faire teindre les cheveux en noir et demegarnir lalèvre des moustaches épaisses dont vous me voyez orné. Mais je savais que toutes les teintures renferment des substances corrosives dont l'action sur i'épiderme est souvent dangereuse. Ne voulant point ajouter un nouveau malheur à celui dont j'étais déjà victime, en attaquant moi-môme mon épiderme après m'ètrc laissé attaquer la bourse par mon coquin de Suisse, je me rendis avec un flacon de teinture chez un chimiste de mes amis pour le prier de décomposer cette eau et de me dire, en toute conscience, si l'application pouvait en être pernicieuse.
— Mais vous perdiez par cette crainte exagérée un temps précieux que votre voleur a dû mettre à profit pour se sauver.
— C'est vrai; mais quoi de plus précieux que I'épiderme du crâne? Fallait-il, en agissant avec ])récipilation, m'exposera des conséquences irrémédiables? Bref, l'analyse fuite, il me fut démontré que je pouvais me faire teindre une fois sans risquer d'absorber en quantité nuisible le nitrate d'argent qui seul colore les cheveux. Je réfléchis une dernière fois sur l'ensemble des moyens à adopter pour m'assurer de mon infidèle associé, et je résolus que, le lendemain, qui devait être aujourd'hui, je mettrais mon plan à exécution.
— Que de lenteurs 1 dit le colonel.
— Ce malin donc, tout étant prêt, je me teignis les clieveux, j'ajustai mes moustaches et j'attendis ainsi la nuit pour venir, avec plus de sûreté, le guetter dans c^^ salon.
A ce récit, d'une naïveté prodigieuse, nous partîmes d'un éclat de rire, le colonel et moi.
— Mon pauvre Arthur, lui dit ce dernier en lui frappant amicalement sur l'épaule, votre Suisse ne vous a
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point altendii, soyez-en bien persuadé. Si j'ai un conseil à vous donner, c'est de vous débarrasser de vos moustaches qui vous gênent beaucoup et d'allendre le plus philosophiquement possible que vos cheveux aient repris leur couleur naturelle.
— Mais que deviendrai-je à celte heure sans aucune ressource?
— Restez avec nous. Notre intention à monsieur et à moi (mon cher monsieur Marcel Bonneau, je vous présente M. Arthur Lee... — Je saluai M. Arthur, qui me rendit mon salut), notre inlenlion es! de voyager un peu partout aux États-Unis, jusqu'à ce que l'envie nous leprenne de retourner en Europe. Voulez-vous être du voyage en qualité de guide? Acceptez, et nous en serons heureux.
— Certes, répondit Arthur, j'ai assez traversé l'Amérique en tous sens, et je connais assez tout ce qui est de nature à offrir de l'intérêt aux étrangers pour pouvoir remplir convenablement les fonctions de guide; mais dois-je abandonner ainsi brusquement l'espoir d'une capture si longuement méditée ?... J'y réfléchirai.
— Je vous donne huit jours pour le faire, dit sir James.
— Huit jours, c'est bien peu, répliqua Arthur.
Arthur Lee était un type. Chez lui, le premier mouvement n'avait jamais rien que de sensé, mais il gâtait toujours tout par la réflexion. 11 avait la maladie de la réflexion. A force de peser le pour et le contre de chaque chose, il ne se décidait à rien, et, quand enfin il lui fallait prendre un parti, c'était toujours en regrettant de n'avoir pas eu assez de temps pour y réfléchir. L'âne de Buridan n'était pas plus hésitant, et je crois qu'Arthur serait mort comme lui à sa place. Dans la conversation il répondait souvent à une ré-
ilexion émise un quart d'heure après et quand les esprits avaient pris un cours tout différent. De sorte qu'on ne savait pas ce qu'il voulait dire. Il avait réfléchi. Le chargeait-on d'une commission, au lieu de la faire simplement et promptement, il réfléchissait sur les ordres qu'on lui avait donnés et ne manquait jamais d'y trouver des inconvénients. Il modifiait de lui-môme ces ordres, et comme, dans les modifications qu'il apportait, de nouveaux inconvénients se présentaient à son esprit, il réfléchissait de nouveau, modifiait encore et prenait toujours une décision aussi tardive qu'extravagante, quand toutefois il en prenait une.
C'est ainsi qu'étant employé, en Ecosse, dans une propriété où sir James devait chasser le renard, cette malheureuse manie de la réflexion toujours et quand même faillit lui coûter la vie. On lui avait dit :
Le colonel sir James Clinton passera probablement dans celte propriété aujourd'hui pour chasser le renard. Allez lever les pièges qui se trouvent tendus sur la route qu'il doit parcourir afin de prévenir tout accident, et revenez.
Uien de plus simple et de plus naturel qu'une pareille mesure, et il semblait qu'Arthur dût exécuter sa mission sans commentaires celle fois. Eh bien non, il se prit à réfléchir, suivant sa déplorable habitude, et voici quel fut son raisonnement :
— Le colonel passera probablement par ici aujourd'hui, m'a-t-on dit. Probablement cela ne signifie pas sûrement. Or, si le colonel ne vient pas, pourquoi enlever ces pièges? Il est vrai que, s'il vient, il est urgent qu'ils soient enlevés, nos pièges n'élant point des pièges à colonels. Que faire?
Et Arlhur se mita réfléchir pendant deux heures. Au bout de ce temps iî trouva, comme toujours, un moyen dètcslabie. Il avait calculé que le colonel devait arriver