CHAPITRE V
— Il paraît qu'il y a des lois pour cela, répondit Arthur; un procès récent et des plus scandaleux vient de le prouver.
Et Arthur nous raconta le trait de mœurs suivant : Une jeune négresse dans un état de grossesse avancée, ayant à se rendre à une distance très-éloignée de Canal street, où stationnent les cars (omnibus américains), se décida, ne pouvant plus marcher, à monter dans l'omnibus. Elle alla se blottir dans le fond de la voiture, et dissimula, autant qu'elle le put, son visage noir dans son mouchoir de poche blanc.
D'abord le conducteur ne s^aperçut pas de cette liberté grande. Mais bientôtildécouvritla négresse. Alors il fit arrêter les chevaux et lui enjoignit de descendre, en lui faisant observer que les nègres étaient exclus de toutes les voitures publiques à New-York.
— Je suis bien fatiguée, dit la pauvre négresse, et, si ma présence dans l'intérieur de la voiture est un outrage pour les voyageurs, je demande comme une faveur, tout en payant ma place, de sortir de la voiture et de me tenir debout sur la plate-forme extérieure.
— Cette faveur, reprit le conducteur, ne peut vous être accordée. Pour la seconde fois, je vous somme de descendre.
La pauvre jeune femme fit un effort pour obéir au conducteur, mais, harassée de fatigue, elle retomba sur la banquette.
Alors le conducteur, insensible à tout sentiment de pitié, entra dans l'omnibus et la saisit brutalement pour la chasser hors de sa voiture. Cette malheureuse, désolée de tant de sévérité, mais ne désespérant pas de toucher le cœur des assistants et du conducteur luimême, se mit à pleurer en se cramponnant à la balustrade du marchepied. Impatienté de ce retard, et en quelque sorte encouragé par l'indifférence des voya-
geurs qui restaient sourds aux supplications de l'infortunée créature, le conducteur la saisit violemment par le milieu du corps et la jetle sur la voie ferrée où elle reste évanouie. Puis il ordonne au cocher de continuer sa route.
La chute que fit cette femme, au moment où elle allait devenir mère, faillit lui coûter la vie. L'enfant périt, et elle garda le lit pendant deux mois. Pauvre, ne vivant que de son travail, elle intenta contre le conducteur une action en dommages-intérêts.
Devant les trihunaux, le conducteur avoua les faits et se borna, pour sa défense, à dire qu'il était dans son droit.
Avant de remettre les questions aux jurés, le juge Thompson, de la Cour de marine de New- York, crut de son devoir de leur adresser le discours suivant :
« Citoyens,
(( Mon devoir est de vous faire connaître la loi. Les nègres ne possèdent point les mêmes droits et privilèges que la race blanche.
« La plaignante, appartenant à la race nègre, n'avait aucun droit de pénétrer dans la voiture de la sixième avenue, et le conducteur avait celui de la chasser pour obéir aux prescriptions de ses chefs. La Compagnie a parfaitement fait d'établir ces règlements pour vous éviter, à vous comme à moi, l'inconvénient d'être assis à côté de nègres. La seule question qui pourrait faire hésiter vos consciences est la violence qui a été employée vis-à-vis de cette femme et dont les résultats ont été fâcheux pour elle; mais elle a été victime de son entêtement, et ne peut s'en prendre qu'à elle-même des blessures qu'elle a reçues. Celui qui viole la loi doit être puni, et la loi qui punit les nègres de vouloir s'arroger certains privilèges dont jouissent exclusive-
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ment les blancs doit être respectés par tous les bons citoyens de la communauté, car elle est fondée sur les principes les plus incontestables de la justice, de la raison et du cbristianisme. »
Ce discours est odieux, fit sir James, et il semble impossible.
— Il n'en a pas moins été prononcé, répondit Arlbur. Le jury s'est retiré dans la salle de ses délibérations, et, moins de cinq minutes après, il est revenu avec un Terdict d'absolution pour le conducteur. Quant à la pauvre négresse, elle a été condamnés aux frais de l'instance.
Un moment de silence succéda à ce triste récit qui nous prouvait d'une manière si saisissante, au colonel et à moi, l'injuste et révoltant préjugé qui pèse dans le nord des États-Unis, aussi bien que dans le sud, sur la race noire.
— La malédiction de Cham, fit sir James, sera-t-elle donc à jamais héréditaire à tous ses enfants; et les fils de Chanaan doivent-ils être à tout jamais les esclaves des fils de Japhet?
A ce moment passa un enterrement, musique en tête, et escorté par deux cents individus environ, portant des insignes à leur boutonnière. C'était une corporation, comme il y en a tant en Amérique, qui rendait les derniers devoirs à un des leurs. Nous nous arrêtâmes pour voir défiler le funèbre cortège. Quand il eut passé :
— Non, dit Anthur, et le jour n'est peut-être pas loin où le mot impie (Vesciave ne sera plus pour l'humanité qu'un souvenir de tristesse et d'humiliation.
Il répondait celte fois encore, après mûre réflexion, aux paroles du colonel.
— Messieurs, reprit Arthur, après le drame la comédie. Nous voici arrivés à la porte d'une des églises des-
7 6 L'amÉIUQUE telle QU'ELLE EST.
servies par des nègres pour les nègres. Entrons. Le spectacle est curieux. Dieu veuille que nous arrivions au moment du prêche.
En pénétrant dans cette église entièrement remplie par des nègres, une odeur sui generis véritablement insupportable, l'odeur de la race, faillit nous faire reculer. Bien souvent, depuis ce moment, je me suis demandé si celle odeur asphyxiante et nauséabonde ne serait pas la principale cause de l'éloignement qu'éprouvent les blancs pour les noirs. Quoi qu'il en soit, c'est un véritable supplice de se trouver enfermé avec des nègres, et il fallut une grande force de volonté de notre part à tous pour nous y résigner. Nous nous bouchâmes le nez, et nous observâmes.
L'exclusion des noirs de toutes les églises où vont prier les blancs a jeté un tel trouble dans l'esprit de ces malheureux, que beaucoup d'entre eux en sont arrivés à douter de Texistence d'un seul Dieu. Ils s'imaginent qu'il y a un Dieu pour chaque race d'hommes, et par conséquent un paradis et un enfer pour les nègres. En outre, ils peignent en noir l'image des saints auxquels ils s'adressent plus particulièrement pour transmettre leurs prières à l'Éternel. Ils n'ont pas la môme confiance dans Timparlialité des saints dont l'image est peinte en blanc. Quant aux rites qu'ils suivent, ils sont de fantaisie toujours, comme la langue qu'ils parlent et comme tout ce qu'ils font. J'en eus la preuve en voyant officier le nègre qui, après des évolutions auxquelles il me fut impossible de rien comprendre, trembla légèrement, mêlant ainsi le culte des trembleurs au culte luthérien, auquel l'église qu'il desservait avait, je crois, la prétention d'appartenir. Ce tremblement avait pour objet d'invoquer le Saint-Esprit. Quand le nègre se trouva suffisamment préparé, il monta en chaire, et tous les nègres se parlèrent en