CHAPITRE V
riant et en se frottant les mains en signe de salisfaction.
— Silence, mes frères, dit le prédicateur, je vais commencer.
— Silence, donc ! répéta chaque nègre en s^idressant à tous les autres, vous faites un bruit terrible.
— Moi, je n'ai rien dit, fit un vieux nègre d'un air de reproche.
— Moi, jamais je ne parle, dit à son tour une négresse, et ce sont toujours les plus bruyants qui imposent silence aux autres.
— Silence! silence! reprit le prédicateur, ou nous n'en finirons pas.
Le silence se rétablit peu à peu à travers quelques grognements de nègres se plaignant de je ne sais quoi. Enfin le prédicateur put commencer son sermon.
Je fais grâce au lecteur de cette pièce d'éloquence, qu'il me serait d'ailleurs très-difficile de rapporter dans toute sa naïve et pittoresque vérité. Mais j'ai conservé le souvenir exact de la partie du sermon dans laquelle le pasteur nègre décrivit, avec des gestes et un jeu de physionomie inimaginables, les délices et les horreurs de l'enfer.
— L'enfer, dit-il dogmatiquement en s'adressantà la multitude des nègres dont la figure bêtement mobile exprimait en ce moment les sentiments de la crainte et de la douleur, l'enfer, mes très-chers frères, est un lieu de supplice horrible où il gèle constamment, où la neige tombe sans cesse sur les épaules nues des pécheurs condamnés pour l'éternité. Là, mes frères, ce ne sont que balles de coton, que sacs de café, que caisses de sucre, que Dieu, dans sa juste colère, condamne à porter éternellement à bord de navires en charge qui ne se chargent jamais! L'enfer, c'est la torture des tortures, le malheur des malheurs; c'est.
pour tout dire en deux mois, !e travail sans repos combiné avec le froid sans dégel.
Ici beaucoup de nègres frissonnèrent en faisant une grimace affreuse.
— Mais, poursuivit le prédicateur, si au lieu des châtiments de l'enfer vous avez mérité les récompenses du ciel, que de bonheurs vous sont réservés, que d'enivrements vous attendent!
A ce moment, le visage des nègres prit un caractère de félicité indescriptible ; plusieurs d'entre eux ne purent retenir les éclats d'un rire nerveux.
Le prédicateur lui-même sourit avec satisfaction en se caressant le menton.
Continuant :
— Dans le paradis, mes chers frères, il fait toujours chaud, de celte douce chaleur qui fertilise les contrées de notre Afrique bien-aimée et fait du Sénégal le paradis de celte terre, avec cette différence toutefois que, dans le ciel, la chaleur est encore plus forte et qu'on n'y travaille jamais.
— Quel bonheur! quel bonheur! exclamèrent quelques nègres en ballant des mains.
— Taisez-vous donc, dit, en se levant de dessus son siège, une vieille négresse.
— Asseyez- vous ! asseyez-vous ! cria la masse des noirs; c'est vous qui interrompez.
— Moi! répondit la négresse, ce n'est pas vrai; c'est lui.
— Moi?
— Oui.
— Veux-tu te taire, vieille sorcière !
— Va- l'en, nègre!
— Silence ! silence ! dirent cent voix à la fois ; on ne s'entend pas ici.
Le prédicateur reprit :
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— Dans le paradis, mes chers frères, les bienheureux élus du Seigneur ne sont exposés à rencontrer ni balles de coton, ni caisses de sucre, ni sacs de café. Il n'y a point de navires en charge, et les nègres y mangent sans cesse les meilleurs haricots, assaisonnés d'un lard dont le plus excellent lard de ce monde ne peut donner qu'une idée affaiblie et misérable.
Beaucoup de nègres, à ces dernières paroles, rirent et se parlèrent entre eux ; d'autres se léchèrent les lèvres en silence. La vieille négresse dont nous venons de parler plus haut se leva une seconde fois de son siège. Le prédicateur lui Gt signe de se rasseoir.
— Ainsi donc, mes chers frères, comparez, d'un côté, l'enfer avec ses frimas et ses glaces incessantes, ses balles de coton, ses caisses de sucre et ses sacs de café, qu'il faut porter sans cesse à bord de navires en charge qui ne se chargent jamais ; de l'autre, les délices du paradis, avec sa chaleur éternelle, son loisir perpétuel, et les succulentes friandises que vous savez.
— Le lard ! oui, le lard ! cria naïvement un nègre dont le choix paraissait être fait.
Nous n'exagérons rien. Tout ce que nous pourrions inventer sur les excentricités des nègres aux offices divins ne semblerait pas plus extraordinaire que la vérité même. C'est que, il faut bien le reconnaître, outre le peu d'instruction que les nègres reçoivent partout en Amérique, il y a chez cette race une infériorité marquée sur la race blanche qui les porte à se quereller sans cesse. Il est arrivé que le prédicateur, impuissant à calmer la foule qui discute bruyamment pendant les sermons, a enjambé la chaire et s'y est tenu à califourchon, en criant à tue-tête et en faisant des gestes d'ancien télégraphe.
Ce n'est pas sans un vif plaisir qu'en sortant de cette
église nous respirâmes le grand air. J'avais, quant à moi, l'odeur de nègre si profondément im[)régnée dans mon cerveau, que j'eus peur de ne pas pouvoir m'en débarrasser de la journée. Arthur nous proposa, pour nous rafraîchir les narines, et aussi comme un excellent emploi de la fin de notre journée du dimanche, de prendre à la Batterie [the Battery] un des bateaux à vapeur qui font le service de Staten-Island. A l'idée de monter sur un steamboat, sir James fit une légère grimace.
— Ne pourrait-on pas, dit-il plaisamment à Arlhur, faire celte excursion en mer et aborder dans celte île par terre ?
— Colonel, répondit ce dernier, si votre estomac a des croinles, qu'il se rassure ; Slaten-Island est dans la baie à une heure de distance de la Batterie, et le bateau glisse sur les eaux tranquilles du port comme il glisserait sur une mer de glace.
— S'il en est ainsi, dit sir James, allons donc à Staten-Island.
Au moment où nous arrivions à la Balterie, le bateau de Staten-Island, chargé de monde à couler bas, venait de quitter l'embarcadère. Nous avions une heure devant nous, le steamboat ne parlant que toutes les heures. Nous utilisâmes ce temps à étudier cette partie de la ville de New-York, la plus intéressante incomparablement au point de vue historique.
En elfct, c'est à la Batterie, ou plutôt au numéro 1 de Broadway, qu'on voit encore \{x\\e\\\e Kennedy house, célèbre par les personnes illustres qui l'ont tour à tour habitée. Pendant la guerre de l'indépendance, cette maison fut occupée par lord Cornwallis, commandant des troupes anglaises, par le général Clinton et par lord Howe. Le vent de la révolution, qui chassa si violemment du Kennedy bouse ces lieutenants impuissants