CHAPITRE VII
est prêt à rebrûler une quatrième fois, s'il plaît à Dieu.
L'Académie de musique, située au coin d'Irving place et de la quatorzième rue (car, h partir d'un certain endroit de la ville, les rues se désignent par numéros), est un vaste théâtre, le plus grand de New- York, exclusivement affecté à l'exécution des grands opéras. Il occupe un espace de vingt-quatre mille pieds carrés, cent vingt et un pieds de long sur cent quatorze de large. La salle, très-riche en ornements et en peintures, contient quatre mille stalles numérotées. Ce théâtre et le terrain sur lequel il est bâti ont coûté aux actionnaires un million sept cent cinquante mille francs.
Le National théâtre est un assez grand théâtre, où l'on joue généralement le mélodrame.
Vient ensuite le Winter garden (jardin d'hiver). Le Barnurri's muséum^ fondé en 1810 par celui qui a su conquérir, avec une grande fortune, le beau titre de Roi des puffites. Puis enfin le musée égyptien, qui renferme une collection d'antiquités, momies, etc., et les nombreux petits théâtres de black minstrels (noirs ménestrels), dont les plus renommés sont les Chrisly's minstrels, la Compagnie de M. Wood et celle des frères Buckley.
De tous les genres de spectacle que j'ai vus en Amérique, celui des black minstrels l'emporte de toute la différence qui sépare l'imitation de l'original. Nous n'avons rien en France qui puisse donner une idée des danses, de la musique, des scènes et du langage imité des nègres du Sud par les acteurs blancs, qui se teignent en noir, et forment le genre de spectacle vraiment national qui nous occupe. Mais, pour bien comprendre ce spectacle original, il faut connaître la nature, le langage, les mœurs et les habitudes des nègres, tels qu'on les observe dans les plantations de
tous les Étals à esclaves, et tels que nous les avons observés nous-môme dans la Géorgie, comme on le verra plus loin.
C'est à reproduire des scènes grotesques et caractéristiques que s'attachent les black minstrels. Plusieurs de ces acteurs possèdent un véritable talent et poussent l'imitation de la démarche, du langage et des manières, des mœurs, jusqu'à la plus complète illusion. Excellents musiciens pour la plupart, ils forment, avec des instruments de fantaisie et de forme extravagante, des concerts fort jolis, ma foi, et tels qu'on n'en entend nulle part ailleurs dans le monde. Ils dansent à ravir les danses nègres, et, si vous voulez voir jouer des castagnettes et blouser des timbales, avec des gestes, une expression de visage, des pirouettes et des soubresauts les plus étranges qui se puissent imaginer, il faut aller à New- York, au théâtre des frères Buckley.
Ces mêmes frères Buckley font la parodie des grands opéras d'une manière incomparable. J'ai ri à m'étouffer en voyant un soir la parodie de Lucie de Lamermooî\ Le désespoir de Lucie (un des frères Buckley habillé en négresse) et la scène où Edgard se poignarde avec un sabre comme on n'en vit jamais sont le comble du grotesque amusant.
Il n'en coûte que deux shillings américains (un franc vingt-cinq centimes) pour voir le spectacle des minstrels. Aussi les théâtres qui offrent ce genre d'amusements sont-ils toujours remplis à New-York.
Au reste, les plaisirs sont tous à bon marché de l'autre côté de l'Océan ; d'oii il résulte que tout le monde pouvant se distraire plus ou moins en Amérique, les théâtres, qui ne sont l'objet d'aucun privilège et sont tous entièrement libres, font généralement de bonnes affaires.