CHAPITRE VII
Le musée Barniim mérite ici une mention spéciale, autant pour la nature même de ce qu'il renferme, que pour son trop célèbre propriétaire.
Dans le musée Barnum, on voit des spécimens de toutes les curiosités possibles et surtout impossibles, et l'on assiste à des représentations dramatiques dans une salle de spectacle petite, mais très-coquette. Nous passerons sur les représentations dramatiques dans lesquelles a longtemps figuré le général Tom Pouce, de microscopique mémoire, pour jeter un coup d'œil sur les merveilles du musée. Là, tous les règnes de la nature, animal, végétal et minéral, se confondent, au grand ébahissement des naïfs habitants de TOuest, qui ne manquent jamais de venir admirer les splendeurs du musée Barnum, toutes les fois que leurs affaires les appellent dans la cité impériale.
Mais, au milieu de ces choses curieuses, deux objets frappent surtout le regard du visiteur. La première de ces choses est une grande cage qui porte le nom d'idrche de Noé ; la seconde est une sirène, ne riez pas, une sirène empaillée. Dans l'arche de Noé grouillent, sautent, dorment, mangent, boivent, jouent, s'ennuient surtout et volent les anin:iaux les moins faits pour vivre ensemble. Ici, c'est une souris qui grimpe sur le dos d'un chat ; là, c'est un chien qui s'asseoit philosophiquement sur la queue d'un serpent ; à côté, on voit un coq qui picore dans une assiette en compagnie d'une chouette et d'un serin; plus loin, un renard sommeille, ou fait semblant de dormir, à côté d'une poule; d'un autre côté, un singe saute de dessus le dos d'un mouton sur le dos d'un lion abruti par tout ce qu'il voit et entend autour de lui. Quel concert ! les chats miaulent, les singes crient, les oiseaux chantent, les moutons bêlent, les chiens aboient, sans qu'il y ait dans celte horrible musique une seconde
d'intermittence. De l'arche de Noé s'exhale une odeur qui ne ressemble en rien aux parfums d'Arabie. N'importe, le spectacle est étrange, original; et chacun s'approche le plus près qu'il peut de la cage pour admirer ce phalanstère des animaux, qui reste encore le modèle des phalanstères, même après ceux que M. Considérant a voulu établir pour les hommes dans les lointaines contrées de l'Ouest.
L^histoire de la sirène est des plus curieuses. Un beau jour, toutes les bandes de musique de la ville, tous les journaux et de gigantesques affiches collées sur tous les murs, annoncèrent aux New-Yorkers la nouvelle incroyable, mais parfaitement crue, comme toutes les nouvelles incroyables, que des pécheurs s'étaient emparés d'une sirène telle que nous les dépeint la mythologie, c'est-à-dire moitié femme et moitié poisson.
Ce phénomène unique était visible, sans augmentation de prix, au musée Barnum. Les curieux affluèrent par centaines de mille, et l'on ne parla bientôt plus, dans tous les Etals-Unis, que de celte merveilleuse créature, trop femme pour qu'on lui donnât le nom de poisson, et trop poisson pour mériter celui de femm^. Les érudits prirent texte de la sirène pour raconter le voyage d'Ulysse et rapporter des faits extrêmement curieux. Ils établirent qu'on présenta au roi dom Emmanuel de Portugal une fille marine, dernière survivante d'une troupe de tritons capturés dans les Indes Orientales. Ils citèrent d'anciennes chroniques où il est dit que des habitants des Pays-Bas s'étaient emparés d'une sirène, et lui avaient enseigné à se vêtir elle-même et à faire le signe de la croix. Dans un autre ouvrage, publié en 1843, ils virent qu'une autre femme marine se montra plus intelligente encore et plus utile à la société : non-seulement elle s'habillait seule, faisait le