CHAPITRE VII
propre des civilisations anciennes, et que tout le monde en Amérique vit plus ou moins largement du produit de son travail. Hélas! la misère suit les hommes partout où ils vont s'établir. Elle s'étale en Amérique aussi bien qu'en Europe, et, de ce côlé-ci de l'Atlantique comme de l'autre, il y a des riches et des pauvres, des hommes gorgés d'or et des femmes qui meurent de faim. C'est en hiver, surtout, que la misère, cette maladie inhérente à toute société humaine, découvre ses plaies les plus hideuses.
L'hiver est la saison des contrastes sociaux en Amérique où les lois les plus libérales ne peuvent souvent rien contre les fâcheuses destinées. C'est, dans le nouveau monde comme dans l'ancien, la saison par excellence du luxe et des plaisirs pour les uns, des souffrances pour les autres. Égaux devant Dieu à leur mort, d'après notre religion, les hommes sont loin d'être égaux devant Dieu pendant leur vie. Pour les uns, en effet, la vie est comme un jour sans nuage, depuis Taurore, qui est la naissance, jusqu'à la nuit, qui est la mort, et chaque heure de ce long jour de la vie apporte avec elle ses enchantements et ses surprises.
Pour d'autres, hélas! c'est tout le contraire, et la vie, depuis la naissance jusqu'à la mort, n'est qu'une lutte sourde et douloureuse, livrée par l'espérance sans cesse renaissante contre la fatalité impitoyable et toujours victorieuse.
Mais ce sont là les points extrêmes de l'échelle du bonheur et du malheur de l'humanité. Pour la majeure partie des hommes, la vie n'est ni aussi douce ni aussi amère; elle se compose d'un mélange de plaisirs et de douleurs, dans une proportion où les douleurs l'emportent de beaucoup sur les plaisirs.
Pour que le monde des morts, où la religion nous enseigne que tout estjustice, contraste pleinement avec
le monde des vivants où tout est gâchis, on voit ici-bas la vertu se confondre avec le vice, le talent avec l'incapacité, l'esprit avec la sottise, la paresse avec l'activité, et tout cela récompensé ou puni sans aucune loi apparente, au gré du hasard, cet incompréhensible et ironique génie qui sans cesse se moque de nous et se montre parfois si bizarre, qu'il punit comme ils le méritent les méchants et récompense les t)ons. Aussi le plus sage est de laisser aller les choses comme elles vont, sans chercher à rien approfondir. On perdrait à cette ingrate besogne tout son temps et la bonne humeur qu'on pourrait avoir.
Amusez-vous donc et riez, gens riches, gens bien portants et femmes jolies; et vous, pauvres gens, gens malades et femmes laides, souffrez et pleurez; ainsi le veut la Providence, dont nous aurions fort à faire pour pénétrer le code de justice et de morale, en ce qui concerne les affaires de ce monde.
Un jour que, pour passer le temps, nous développions cette thèse, le colonel et moi, il m'interrompit au beau milieu d'une dissertation pour me poser la question suivante :
— L'homme est-il réellement le plus méchant des animaux?
— Certains philosophes, répondis-je, n'ont pas craint de l'aftirmer, après avoir étudié l'histoire de tous les peuples, leurs guerres de conquête et surtout leurs guerres religieuses. Quant h moi personnellement, je crois être juste envers Thomme en disant que, si parfois il se montre, en effet, le plus féroce des animaux de la création, il sait corriger ses colères et tous ses vices par l'enthousiasme et le dévouement, vertus sublimes que ne connaissent point les brutes.
— Vous avez raison, me dit le colonel; et ce n'est pas une raison, parce que nous appartenons à l'espèce