‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 45 sur 188 · CHAPITRE VII. lia · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII. lia

humaine, pour ne pas être justes envers les hommes. Certainement si la passion les entraîne trop souvent à des excès de méchanceté révoltante, surtout lorsqu'ils combattent au nom de Dieu ; devenus calmes, les hommes se montrent parfois compatissants et dévoués, ce que ne sont jamais les animaux. Qui sait môme si rhomme, loin d'être le plus méchant des animaux, n'en est pas, au contraire, le meilleur?

Le colonel prononça ces paroles avec un air dç malignité et une raillerie contenue qui faisait de cetle question une sorte d'épigramme énigmatique.

— Il convient, répondis-je, de ne rien exagérer.

— Et d'abord, continua sir James, sur le même ton de persiflage ambigu, les hommes dans les pays civilisés ne se mangent pas entre eux, contrairement à presque tous les animaux carnassiers, dont quelquesuns mêmes, par une anomalie contraire aux lois fondamentales de l'existence des races, se régalent de leurs petits. La coutume chez les hommes de faire rôtir, pour les manger, leurs prisonniers appartient exclusivement i\ quelques peuplades sauvages des différentes parties de l'Amérique et à quelques contrées du centre de l'Afrique. On peut croire que, s'il se consomme trois cents prisonniers rôtis par jour dans le monde entier, c'est tout au plus. Cela vaut-il bien la peine d'en parler? Et certes, si les hommes ne se dévorent pas généralement entre eux, ce n^est point pour obéir aux lois de la nature; la preuve, c'est que l'homme digère fort bien la chair de l'homme, qui même passe pour une des chairs les plus faciles à digérer et la plus succulente de toutes les chairs des animaux.

— Vous me faites frémir, dis-je au colonel.

— En second lieu, reprit sir James, les hommes civilisés ne tuent généralement ni les malades ni les vieillards, ce qui les distingue de presque tous les ani-

maux de la création, dont l'inslinct de férocité les porte à tomber sur les faibles et à les détruire.

Je sais bien, pour ne rien omettre, que les peuples de l'antiquité, amoureux des beautés de la forme, ne se faisaient aucun scrupule d'étouffer les enfants qui naissaient contrefaits. Je sais bien aussi que les Chinois continuent de se défaire de leurs trop nombreux rejetons, en les jetant dans le fleuve Jaune, et peut-être dans d'autres fleuves encore; mais ce sacrifice, ils le font avec une sorte de bienveillance, en plaçant l'enfant condamné à mourir entre deux calebasses, de manière à inspirer la pitié des passants, qui, le voyant surnager, voudraient le sauver. Quant aux malades, les hommes ne les tuent nulle part, si on excepte certains médecins, dont il faut excuser les maladresses en faveur de leurs bonnes intentions.

— Décidément, colonel, vous en voulez au genre humain, et vos éloges ne sont que des récriminations.

— Écoulez mes paroles, et no cherchez pas à pénétrer mes intentions. Je crois vous avoir prouvé que l'homme n'était pas le plus méchant des animaux; je veux, en vous citant un fait dont j'ai été le témoin à Londres, vous prouver triomphalement qu'il e$t, au contraire, le meilleur.

C'était dans le plus beau quartier de Londres, dans lîegent- Street. Je vis une femme malade et mal vêtue de vêtements usés et trop légers pour la saison; elle paraissait avoir la fièvre et souffrait du froid et de la faim.

Dans ses bras amaigris, celte femme, qui était mère, tenait avec une tendre sollicitude un petit enfant couvert de haillons. Cet enfant avait une figure charmante, des traits fins et sympathiques; mais il élaitpâle, et ses yeux avaient celte transparence vitreuse, celle expression maladive commune aux petits des gens misera-

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