CHAPITRE VU
— L'élégant monsieur, très-supérieur aux animaux de basse-cour par les qualités du cœur, non-seulement ne fit aucun mal ni à la mère ni h. l'enfant, parce qu'ils étaient pauvres et malades, mais, au contraire, se retournant vers son cocher, il eut la bonté de lui dire :
— John, donne donc deux ou trois pences à cette mendiante.
Le colonel était un cœur d'or, ne cherchant point à cacher le mal, l'exagérant même parfois, mais pratiquant le bien ; très-opposé en cela à certains optimistes qui sourient à tout et vantent à outrance toutes les belles qualités qu'on chercherait en vain chez eux; mais pourquoi cette longue dissertation à propos d'un bal de bienfiiisance ? Je l'ai dit en commençant, j'écris au courant de la plume et au hasard du souvenir. Mais aussi bien cette boutade va nous servir de transition pour placer nos observations sur la société de New-Yoïk. A vrai dire, cette société n'apas un caractère bien tranché, comme la société de tant d'autres villes des États-Unis. La cause en est à ce qu'elle a été profondément modifiée par l'élément étranger qui la compose en grande partie. C'est un amalgame bizarre formé de toutes les variétés humaines. Souvent, en quelques minutes, on pourrait voir passer dans Broadwa3' un spécimen de presque toutes les nations civilisées et môme sauvages. J'y ai vu des Français en grand nombre, des Anglais aussi en grand nombre, des Allemands en plus grand nombre encore, des Espagnols, des Russes, des Italiens, des Turcs, des Grecs, des Chinois, des Brésiliens, des Portugais, des Cubains, des Haïtiens, des Grenadins, des Chiliens, des Péruviens, des Égyptiens, des Canadiens, des Hongrois, des Bavarois, des Polonais, des Buenos- Ayriens, ot des échantillons mâles et femelles des nations qui comprennent la population indigène : toutefois, il convient de
dire que, si la société élégante ne présente pasune physionomie très-distincte, il se trouve dans la société moyenne quelques types originaux, et qu'on y remarque des habitudes tranchées sur les habitudes européennes et des mœurs curieuses.
Par exemple, les omnibus, plus petits que les nôtres et sur lesquels sont peints des portraits d'artistes et d'illustres Américains, ne sont conduits que par le cocher, qui cumule ses fonctions avec celles de conducteur. Quand un voyageur veut descendre, il tire une courroie qui correspond à la jambe du cocher. Le cocher passe sa main dans un trou qui communique dans la voiture, et c'est par ce trou qu'on le paye. L'usage veut que, sans la moindre inconvenance, les dames s'asseyent sur les genoux des messieurs quand l'omnibus est au complet et que la pluie les force à monter en voiture. J'ai vu, par des pluies d'orage, des omnibus ainsi doublés. Mais, ce qu'il y a de plus curieux, c'est la gaieté des dames, qui rient, parlent haut et gesticulent, en contraste avec les hommes sur les genoux desquels elles sont assises et qui, eux, restent graves et ne rient jamais.
Un des types de New- York est le carman. Ce n'est pas un charretier comme nos charretiers en France, et ce n'est pas non plus un portefaix, puisqu'il ne porte jamais rien sur son dos. C'est un commissionnaire avec une charrelte d'une forme particulière. Le carman est l'homme actif par excellence. Il flaire avec un admirable instinct les endroits où il pourra s'utiliser, et se porte au galop de son cheval partout où l'on réclame son office. Avez-vousune malle à faire transporter d'un lieu à un autre, ne vous inquiétez pas d'un carman, il en viendra dix pour se disputer cette affaire.
C'est un spectacle original que de voir dans le quartier marchand de la ville les caimen faire assaut de vi-