CHAPITRE VIII
miracle en villes d'une importance considérable. C'est un grand peuple que le peuple américain, il ne faut pas s'y tromper. Pourquoi faut-il que la police y soit si mal faite et que des coquins puissent vous dévaliser impunément!
— Mon pauvre Arthur, lui dis-je, vous pensez donc toujours à votre associé infidèle?
— J'y penserai, reprit-il, jusqu'à ce que j'aie découvert, à force de réflexions, les moyens de m'emparer de sa personne.
— Réfléchissez, réfléchissez, dit ironiquement le colonel; si cela ne fait pas de bien à votre ex-associé, cela ne pourra pas lui faire de mal.
En approchant de Buffalo, le paysage devient sauvage, inculte en certains endroits. De loin en loin seulement on aperçoit, au milieu des massifs d'une végélalion vigoureuse et vierge, ce qu'on appelle en Amérique un log-house. C'est une cabane faite déjeunes troncs d'arbres de dix à quinze pieds de long, posés les uns sur les autres, à angles droits, alternativement. Pour boucher les interstices, on se sert d'une sorte de mortier formé de boue, de terre glaise et de branchages cassés menu. Le log-house est le premier abri du défricheur. Quand il a construit sa demeure, il met le feu aux bois qui l'environnent et laisse brûler, au grand déplaisir des botes fauves et des reptiles, qui se sauvent de toute part et brûlent en hurlant, en criant et en sifflant d'une manière effrayante. Lorsque le feu n'a plus laissé des arbres que Is tronc, c'est au cultivateur à les enlever avec les racines. Pour cela on se sert d'un instrument qui n'est autre chose qu'un énorme tire-bouchon. Ce tire-bouchon gigantesque pénètre de toute sa longueur dans le tronc de chaque arbre, et on l'arrache ainsi au moyen d'une locomobile à vapeur, d'un cheval, ou à bras d'homme. C'est une opération lente
et malsaine à cause des exhalaisons de la terre, qui donnent certaines fièvres intermittentes souvent mertelles. Aussi ne saurait-on trop admirer le courage et le dévouement des défricheurs, qui, en Amérique, sont les pères nourriciers de l'humanité.
Nous voici à Buffalo, après un parcours semé des plus pittoresques beautés de la nature, parmi lequellcs il faut citer le Mohavk, qui, à Bakton, tombe en cascade de deux cent cinquante pieds; les chutes de Trenlon, qui se précipitent par six voies différentes de trois cent douze pieds; le lac de Cayuga, que traverse un pont de plus d'un mille de long ; les lacs et les chutes d'eau qui environnent Geneva; les hautes montagnes qui encadrent Rochester, etc. Nous sommes admirablement préparés à recevoir les impressions que feront naître en nous les cataractes sans égales que nous allons contempler. Quelques heures passées à Buffalo, qui en 1825, comptait deux mille cinq cents habitants et qui en renferme cinquante mille aujourd'hui, suffisent pour nous faire apprécier l'immense avenir réservé à ce port d'entrée des grands lacs. Une quinzaine de milles nous restent à parcourir pour arriver aux chutes; une bonne voiture attelée de deux chevaux vigoureux nous y conduit assez lestement et sans incident digne d'être rapporté.
A mesure que nous avançons, un murmure vague d'abord, plus caractérisé ensuite, et qui finit par gronder comme le tonnerre dans la chaîne des Pyrénées, se fait entendre et domine toutes nos pensées. Depuis quelque temps déjà nous écoutons, en silence et recueillis, ce grondement terrible qui nous lient sous une sorte de fascinalion.
— Messieurs, nous dit notre voilurier, dans cinq minutes nous serons au Niagara.