CHAPITRE VIII. 14Î
chés sur les rails. Pour les faire déguerpir de là, le conducteur de la machine donne quelques vigoureux coups de sifflet. Si l'animal persiste à rester sur la voie, le convoi ne s'arrête pas pour cela. Le cas est prévu, et toutes les locomotives américaines portent à Tavant une sorte de tablier pointu et incliné verticalement à droite et à gauche, qu'on appelle du nom significatif de chasse-vache. La vache est en effet chassée si elle reste sourde à Taverlissement du sifflet, et si bien chassée, qu'elle n'y revient plus. De temps à autre le voyageur, en mettant la tête au vasistas de son waggon, aperçoit une vache en l'air, qui retombe inerte les cornes pendantes. C'est le chasse-vache qui vient de faire son office. Aucune secousse ne se fait sentir, et rien n'est changé en Amérique : il n'y a qu'une vache imprudente de moins.
Ces sortes d'accidents sont si fréquents, qu'il a fallu décider qu'aucun propriétaire de bestiaux ne pourrait réclamer d'indemnité aux Compagnies pour les vaches chassées par les trains. C'est aux vaches à bien se tenir.
Le convoi qui nous porte traverse, à notre grande surprise au colonel et à moi, plusieurs villes au milieu des rues les plus populeuses ; les voitures, les piétons, les enfants qui jouent, s'écartent tranquillement, et il arrive très-peu d'accidents. L'habitude de veiller à sa conservation fiiit qu'on devient prudent sans poltronnerie et qu'on juge mieux du danger et des moyens de s'en garer. Il est vrai que, lorsque le train va traverser une ville, sa vitesse est de beaucoup ralentie et que la grosse cloche placée sur la locomotive ne cesse de tinter. Les chemins de fer étant faits le plus économiquement possible partout en Amérique, il n'y a point de barrières sur les routes qui croisent la voie ferrée. A parler vrai, il serait presque impossible d'entretenir
l\\ L'AMERIQUE TELLE Qu'ELLE EST.
des cantonniers sur des points souvent très-éloignés de tout centre de population, à moins de faire de grands sacrifices pécuniaires, lesquels ne sont guère du goût des Compagnies aux Étals-Unis. On a remplacé avec économie les cantonniers par des écriteaux à la bifurcation des routes, sur lesquels on lit en grosses lettres : Look eut for the locomotive ivhem the bell ring, ce qui veut dire : Faites attention à la locomotive quand vous entendrez sonner la cloche.
Les convois de chemin de fer vous réservent des surprises assez originales en Amérique. Au milieu d'un désert véritable, où nous n'apercevons pas même une vache imprudente à chasser, le train s'arrête, et un homme de service prononce le nom d'une station.
Le colonel et moi nous regardons curieusement autour de nous, cherchant l'indice d'une habitation quelconque.
— Mais, dit sir James en s'adressant à Arthur, je ne vois ici aucune station.
— Il n'y en a pas en effet, répondit notre guide, mais il y en aura peut-être une plus tard. En attendant, le convoi s'y arrête, on la nomme du nom qu'on a l'intention de lui donner un jour; personne n'y descend, bien entendu, et jamais on n'y prit âme qui vive; mais cela fait bon effet sur les cartes de géographie.
— Décidément, dit le colonel en partant d'un éclat de rire, le peuple américain est pétri d'agréments, et je suis bien heureux de faire sa connaissance.
— Ne riez pas, colonel, reprit Arthur, cela est moins ridicule que vous ne paraissez le croire. En Amérique, le chemin de fer est le pionnier de la civilisation. Il pénètre dans les déserts, et les déserts se peuplent à sa suite. Il est arrivé souvent que les buffets, créés et entretenus par les Compagnies en pleines solitudes, sont devenus le noyau de villages transformés comme par