‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 65 sur 188 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

— C'est un air d'origine anglaise.

— Cela ne m'étonne pas.

— C'est assez dire, répondit le colonel^ le cas que vous faites de la musique anglaise. Je vous laisse libre sur ce point de penser ce que vous voudrez. Moi, je le trouve joli, et je le regrette.

— Vous le regrettez, dites-vous ; qui donc vous empêche d'en user?

— Personne, assurément, mais il rappelle aux Anglais de trop douloureux souvenirs pour que je puisse me permettre de le chanter ou de le siffler autrement que pour mémoire.

— Quels souvenirs rappelle-t-il donc?

— Voici en deux mots l'historique du Yankee doodle. Les Anglais le chantaient pendant la guerre de l'indépendance pour se moquer des Américains. Ceux-ci, piqués au vif, jurèrent, et ne tinrent que trop parole, de l'adopter pour leur air patriotique, dès qu'ils se seraient déclarés indépendants. 11 est fâcheux qu'ils ne se soient pas contentés de leur chant national : Mail Colnmbia. Le Yankee doodle était, avant l'indépendance, un air fort gai.

Et le colonel le siffla de nouveau avec certaines variations de sa composition.

Arthur, qui avait été faire quelques préparatifs pour notre excursion sous-torrentielle, arriva. Nous nous embarquâmes sur un bac qui nous transporta de la rive anglaise à la rive américaine. Un long escalier de bois conduit à la cime d'un rocher d'où la vue domine le fleuve.

Pour les personnes qui ne veulent pas se donner la peine de monter cet escalier, les Américains ont établi là, comme à l'hôtel de la cinquième avenue, un omnibus aérien, qui, moyennant une faible rétribution, vous porte doucement à destination. Nous montâmes dans

cel omnibus, voulant jouir de tous les plaisirs de l'endroit. A nos pieds bouillonnait un large torrent, tandis que nous entendions gronder la cataracte à notre gauche. Là se trouve un pont qui nous conduisit à l'île de la Chèvre. Gomment cette île, qui se trouve au milieu des deux chutes, résiste-t-elle à une si puissante impulsion? Il est vrai qu'elle n'y résiste pas complètement, et que de larges morceaux de roche, en s'en détachant de temps à autre, laissent prévoir qu'un jour le torrent sera maître du terrain.

C'est un enchantement que cette Goat Islande posée là comme une oasis au milieu des abîmes. Partout, sur un fond de verdure, se détachent des groupes de fleurs au sommet de cette île dans laquelle les voyageurs peuvent se promener en voiture. La promenade est délicieuse dans ces allées sablées percées à travers des bois touffus, et au tournant desquelles sont ménagées, comme dans un kaléidoscope, des surprises pour l'œil.

Nous descendîmes de voiture pour prendre un long escalier qui nous conduisit à la cabane d'un nègre athlétique, le conducteur de Table Rock. Ce grand diable d'Africain, qui avait l'air de Pluton faisant les honneurs de son empire, nous fit quitter nos costufties et revêtir, par-dessus une chemise et un pantalon de laine rouge, un habillement de toile cirée. Puis il nous coiffa d'un chapeau de forme étrange dont le bord se prolongeait par derrière jusque sur les épaules. Après que le nègre nous eut fait admirer les effets du soleil sur la nappe d'eau, ce qui est d'un effet ravissant, il nous introduisit dans la grotte des Vents par une échelle fixée presque perpendiculairement à une des parois du roc.

— Messieurs, nous dit-il, l'air est rare en cet endroit, où il pénètre difficilement à travers le voile de poussière liquide qui nous enveloppe. Pour respirer, faites comme moi.

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