CHAPITRE IX. 1C
mort, précédée de la plus cruelle des tortures morales. Elle coupa la corde et poussa le canot dans le courant.
— Va boire, lui dit cette épouse farouche^ une fois encore et pour toujours.
La barque tlotla paisiblement, suivant le courant, qui ne se précipite que graduellement.
L'Indien eût pu se sauver à ce moment encore, en regagnant la rive à la nage. Mais il dormait.
La femme attendit, l'œil hagard, l'accomplissement de ce drame épouvantable.
Le bateau suivit ainsi mollement l'impulsion du courant de plus en plus rapide, jusqu'à la première ligne des brisants. La secousse fut violente, et le chef indien, réveillé en sursaut, se dressa sur la barque comme mû par un ressort. Un coup d'œil lui suffit pour se convaincre que tout effort tendant à se sauver serait inutile. Une seule consolation lui restait. 11 saisit sa bouteille, et, calculant les instants qui lui restaient à vivre, il but en conséquence, de manière à avaler la dernière gorgée de liqueur au moment du saut fatal. Toujours debout et l'œil fixé sur le torrent, il but jusqu'au bord de l'abîme. Au moment même où le canot, à moitié brisé, franchissait la digue pour disparaître, pulvérisé par les eaux, on le vit se tenant encore en équilibre sur l'arrière de l'embarcation, et, la tète rejetée sur les épaules, presser convulsivement sa bouteille, qu'il eut la suprême consolation de vider entièrement avant de mourir.
Voilà certes un sujet digne d'exciter la verve des poètes bachiques, s'il en existe encore.
M. Louis Deville, dans son voyage dans l'Amérique septentrionale, a recueilli quelques récits concernant le Niagara, a Outre les écroulements, dit-il, le Niagara tient en réserve, pour ses visiteurs, d'autres dangers.
dont de nombreuses légendes locales n'attestent que trop la réalité. Entre ces pointes de roches noires qui percent la nappe verte des ondes, à l'angle môme de leur chute, un pauvre pêcheur, entraîné dans son balelet par le courant, est resté suspendu un jour et une nuit, agonisant sur l'abîme, hors de la porlée de tout secours humain. Il y serait mort de froid ou de faim si une lame furieuse, le soulevant enfin, ne lui avait procuré une mort plus facile. Ici, où la chute récente de îa Table du Roc a ouvert une large brèche tourmentée dans la paroi de la rive américaine, une jeune fille s'est penchée naguère pour cueillir une Heur entrevue dans une fissure du rocher ; fleur et jeune fille ont roulé ensemble dans le goufl^i e. Là-bas sur cet amas de blocs où les arbres du rivage et la poussière d'eau des chutes entretiennent une ombre et une humidité constantes, un jeune couple, marié de la veille, se tenait un jour, ne songeant guère au péril. L'épouse, la main passée dans la main de l'époux, voulut atteindre une saillie de rocher, dangereux piédestal couvert de mousse humide... elle glissa, entraînant avec elle dans la mort celui auquel son amour venait de laisser entrevoir toutes les bénédictions de la vie. Il y a enoore à craindre pour les organisations nerveuses, impressionnables, la fascination de Vabîmc^ non moins réelle que celle que le serpent exerce sur sa victime. Un de mes guides me raconta à ce sujet le fait suivant, dans lequel il avait été tout à la fois acteur et témoin :
«Il avait conduit une dame et sa fille, créature charmante, sur un des points accessibles les plus plongés dans la fumée des eaux, et la romanesque jeune fille, debout sur la crête du précipice, ses cheveux et ses vêtements flottants auvent, paraissait tellement absorbée dans la contemplation de la scène sauvage qui s'étendait sous ses pieds, que le guide alarmé, la saisissant