‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 75 sur 188 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

les hommes du peuple parler le patois normand du quinzième siècle. Montréal est assurément la plus belle ville du Canada; elle en est aussi la plus riche et la plus commerçante. La campagne y est fort belle, et c'est aux environs de Montréal qu'on cultive cette excellente espèce de pommes nommées de Canada, auxquelles nos plus belles pommes sont incontestablement inférieures comme saveur et comme grosseur. Nous nous installâmes dans un très-bon hôtel, et, après avoir consacré les premiers moments de notre séjour dans cette ville à en visiter les monuments importants et les principales curiosités, nous voulûmes, le colonel et moi, faire une excursion dans la campagne. Nous montâmes dans une carriole Jaissant Arthur de plus en plus plongé dans ses réflexions. 11 avait, nous dit-il, trouvé cinq moyens de s'emparer de son ex-associé, si, comme il l'espérait, sa bronchite l'avait conduit h Saratoga. Le colonel lui conseilla de chercher un sixième moyen pour plus de sûreté, et nous partîmes.

Dans cette promenade de quelques heures, nous fûmes témoins d'un fait assez original et très-caractéristique. Pour le bien apprécier, il faut que le lecteur sache qu'aux États-Unis et dans le Canada, les étudiants en médecine n'ont pas comme en France la faculté de se procurer des cadavres à volonté pour les études anatomiques. On fait assez peu de cas de la vie des gens un peu partout en Amérique ; en revanche on a pour les morts des scrupules exagérés. La dissection estpermise, il est vrai; mais, par une étrange contradiction, il est défendu d'utiliser les morts à cet effet. La pénurie de cadavres pour les études médicales a donné naissance aune industrie particulière plus lucrative que gaie, qui consiste à violer les sépultures pour en vendre le contenu auxfdsd'Esculape, aussi nombreux dans le Nouveau Monde que dans Tancien. Les élèves en médecine

et les médecins eux-mômes s'adressent en toute sécurité à CCS honnêtes industriels, dont la première des vertus est la discrétion : — discrets comme la tombe. Ces contrebandiers de la mort sont connus sous le nom très-expressif de résurrectionnistes. Suivant l'état de la mortalité, ils se chargent de vous approvisionner, à des conditions raisonnables. Ils traitent aussi à forfait, et fournissent toute l'année à un prix invariable des sujets des deux sexes et de tous les âges. Naturellement pour les résurrectionnistes les bonnes années sont celles où la mortalité a été la plus forte. — Les morts ont donné cet été, disent-ils en se frottant les mains. Très au courant des gens malades, ils suivent avec intérêt les phases de leur maladie, apprennent leur rétablissement avec regret, ou vont a\ec satisfaction les déterrer après leur mort. Au détail, il y a des cadavres de différents prix, suivant leur fraîcheur (c'est le mot dont ils se servent), etaussi suivant la maladie à laquelle le sujet a succombé. Naturellement aussi, s'il y a une petite douceur à faire, soit dans le prix, soit dans la qualité de la marchandise, on la fait de préférence à un client, tandis qu'on tient les prix fermes pour un chaland de circonstance. Il y a de bons et de mauvais clients : des étudiants qui s'éternisent sur un cadavre, tandis que d'autres s'en montrent prodigues, et font ainsi aller le commerce. Avec les premiers on tient les prix fermes; avec les seconds on se montre coulant. Gagner peu sur chaque m.ort afin d'en vendre beaucoup, telle est la devise de certains résurrectionnistes de l'école de Jean-Baptiste Say. Quand par malheur Tétat sanitaire de la population est satisfaisant, les résurrectionnistes s'inquiètent. Les plus prévoyants achètent les morts lorsqu'ils sont encore vivants. En effet on a vu des vauriens, comme il y en a partout, aliéner leur cadavre, et vivre ainsi pendant quelque

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