‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 74 sur 188 · CHAPITRE X. 17H · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. 17H

poignée de fidèles l'hommage qu'on doit accorder à toute conviction sincère.

Nous traversons Kinglon, qui passe pour la seconde place forte du Canada aux yeux des hommes compétents, et nous entrons dans une sorte de paradis terrestre, endroit délicieux appelé du nom significatif de Mille-Iles.

L'œil est en fête au milieu de ces mille îles.

C'est ici que mon art de prédilection, la peinture, l'emporte incomparablement sur mon art de circonstance, la littérature. Quelle plume pourrait peindre avec des mots l'ensemble et la variété de ces mille îles? On en voit à perte de vue avec des teintes variées à l'infini. Il y en a de grandes, de petites et de moyennes; d'arides et de fleuries; de basses et d'élevées; de rondes, de carrées, de pointues; et par-dessus toutes ces îles, dominant comme la reine d'un monde aquatique inanimé, mais plein de vie, la jolie cité de Brockville, qui plane élégamment sur la berge. Plus loin, dans le comté de Glengary, on pourrait se croire en Ecosse, tant on rencontre d'Écossais dans leur costume national. Je ne parlerai que pour mémoire de la petite ville de Cornwall, au pied du rapide appelé le Long-Sud, de cet autre rapide qui a nom les Gallops, car j'ai hâte d'arriver à cette partie du bas Canada, qu'on appelle encore aujourd'hui le Canada français.

Nous admirons d'abord le beau pont en fer suspendu qui traverse hardiment la rivière Outaonais, sur laquelle ne flottent guère que des petits bateaux à vapeur et des trains de madriers. Rien de plus curieux que de voir ces steamboats traverser pour ainsi dire effrontément les obstacles dont cette rivière est hérissée, et parmi lesquels il faut placer en première ligne les rapides appelés le Carillon^ la Chaudière, les A//m- T?2(?//es et les C/«a^^. Quand les steamboats, qui ont, comme

les hommes les plus téméraires, leurs moments de défaillance, ne se lancent pas à toute vapeur au milieu des rapides qui semblent les engloutir, ils les évitent avec une adresse extrême en passant par des glissoires construites à cet effet. Mais c'est rare, le go a head des américains (en avant de la tête) étant au Canada, comme dans l'Union, la loi suprême qui interdit aux marins, aussi bien qu'à toutes les autres classes de la société, la prudence tant vantée en Europe comme la mère de la sûreté. Les Américains aiment le danger pour luimême, et j'ai vu des Yankees passer sous des échafauds de maisons qu'on bâtissait, pour le seul plaisir de braver les plâtras qui auraient pu s'en détacher. H y a de l'enfant chez ce peuple si tôt émancii^é par les événements, mais il ne faut pas s'en plaindre; leur témérité enfantine, c'est leur génie; eussent-ils fait tout ce qu'ils ont fait, en si peu de temps, sans cette disposition de leur esprit aventureux, sans cette audace souvent irréfléchie et presque toujours heureuse?

Au pied de la chute des Chaudières se dessine, admirablement placée sur une hauteur, la jolie ville de Bytown, moitié française, moitié anglaise. Tous les habitants d'origine française qui habitent Bytown connaissent les deux langues, mais le culte des souvenirs et l'amour invincible qu'ils portent à la France, malgré son ingratitude et malgré les événements politiques, leur font un pieux devoir de parler entre eux l:i langue nationale. Cet attachement des Canadiens pour la France a quelque chose de triste et de profondément touchant, qui ne peut être parfaitement apprécié que des personnes absentes de la mère patrie.

Enfin nous touchons à l'ile de Montréal où se trouve bâtie la ville importante de ce nom. Ici la population est pour ainsi dire tout entière française, et ce n'est pas sans un plaisir mêlé de curiosité que j'ai entendu

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