‹ L'Amérique telle qu'elle estChapitre 92 sur 188 · CHAPITRE XII. 20a · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. 20a

des monnaies admirablement outillé, et la bourse^ dans laquelle sont peintes de belles fresques, et, ce qui paraîtra plus étrange, dans laquelle on trouve de vastes salons de lecture à Tusage d'un club particulier. Le génie essentiellement utilitaire des Américains, qui convertit parfois les églises en salles de concerts et en salles de délibérations pour les actionnaires, a aussi transformé le temple du commerce en cercle, en salle de bal et en bureaux pour la poste aux lettres. Arthur nous montra la maison de Penn qui tombe en ruine. De là nous passâmes à la visite des églises parmi lesquelles il faut citer en première ligne, l'église catholique de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, un temple presbytérien et une église luthérienne.

Mais ce qui me frappa comme un trait d'excentricité américaine, c'est la maison en granit d'un pharmacien, haute de cinq étages, et terminée par une tourelle et des créneaux moyen âge. Il ne manque qu'une chose au château fort de cet apothicaire fantaisiste : d'en garnir les créneaux avec l'instrument hydraulique si redouté de M. de Pourceaugnac.

Nous allâmes ensuite visiter le Girard-Gollege en passant parChesnut Street, bordée de riches magasins et d'hôtels aux façades magnifiques. Si cette rue avait plus de largeur, elle serait certainement une des plus belles qu'on puisse voir.

Le Girard-Gollege, dû à la munificence d'un Français, M. Girard, qui légua pour sa fondation une somme de dix millions avec quarante-cinq acres de terre, est un des établissements de ce genre les plus complets et les mieux tenus de toute l'Amérique. L'histoire de Girard mérite d'être rapportée.

Embarqué à l'âge de dix ans en qualité de mousse^ il fit plusieurs voyages et finit par se fixer aux États- Unis. Doué de l'intelligence des affciires et de beaucoup

d'activité^ il sut en outre, par son honorabilité, se concilier Testirae générale en inspirant la confiance. De garçon de magasin, il monta promptement en grade et s'établit pour son propre compte. Après vingt ans de travaux, il se trouvait être un des plus riches négociants de Philadelphie. Girard avait de la famille; un oncle, une tante et des cousins qui s'étaient fort peu occupés de lui dans son enfance, et auxquels il n'avait jamais fait donner de ses nouvelles. Girard voulut revoir la France, la petite ville où il était né, et s'assurer si ses parents y vivaient encore.

Un jour un matelot revêtu du costume traditionnel frappe à la porte de l'oncle de Girard. Le matelot paraissait ému.

— Mereconnaissez-vous?dit-ilaujnaîtredelamaison.

— Non, répondit ce dernier.

Survint la tante de Girard.

— Et vous, madame, dit le matelot, me reconnaissezvous?

La femme examina l'étranger, considéra ses habits goudronnés avec une sorte de dégoût, et répondit froidement :

— Ah! c'est toi^ nous t'avons cru mort.

— Il est vrai, répondit Girard (car c'était lui, déguisé en matelot) que depuis vingt ans je n'ai pas eu le plaisir de vous voir. Aussi compté-je me dédommager en restant le plus longtemps possible au milieu de mes bons parents, qui seront heureux, j'en suis sûr, de me rendre la vie aussi douce que possible. Un pauvre matelot, nourri de salaisons, ça a besoin de se mettre au vert de temps en temps et je viens vous demander rhospilalité. Vous voyez que je n'en use qu'à de longs intervalles.

La tante tourna le dos à celui qu'elle croyait être un matelot sans ressource aucune, et Girard resta seul

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