AVERTISSEMENT
Nous n'avons pas prétendu recommencer ici un travail qui a été très bien fait déjà et ce que l'on trouvera dans les pages qu'on va lire, c'est moins une étude des meubles du XVII' siècle qui sont parvenus jusqu'à nous, qu'un tableau dressé surtout à l'aide des inventaires royaux et privés, de l'ameublement des contemporains de Louis xiii et Louis xiv.
Pourtant il est bien probable que les mobiliers que nous décrivons ne sont pas ceux qui emplissaient le plus grand nombre des maisons de France. Rares étaient alors les gens que la fortune favorisait assez pour qu'ils se pussent procurer les œuvres somptueuses de Boulle et des Oppenord ; rares devaient être aussi, comme ils sont en tout temps, ceux qui se souciaient du décor qui les entourait.
Même à l'époque où triomphaient le mieux à Versailles le goût de Le Brun et les fragiles merveilles de la marqueterie de cuivre et d'écaillé, c'étaient sans doute des mobiliers de style Louis XIII, massifs, solides, d'un bon usage, que fabriquaient communément les artisans, et j'imagine qu'au début du xviii'' siècle encore les bons bourgeois devaient s'accommoder fort bien de meubles conçus, ou peu s'en faut, à la mode de 1630. Si, néanmoins, nous n'avons tenté ici que l'histoire du mobilier "de luxe " et non celle de ce mobilier " courant," c'est que celui-là seulement témoigne des goûts de l'époque, tandis que l'autre ne trahit que l'indifférence du commun des hommes pour la laideur comme pour la beauté. Qu'il soit donc bien entendu que nous parlerons exclusivement de ce qu'il y a de représentatif dans l'ameublement du xvii' siècle : le style Louis xiv n'a peut-être guère pénétré dans les classes moyennes de notre pays ; ce n'en est pas moins lui qu'a produit, au xvii' siècle, l'effort commun de tous les artistes français.
Si nous avions pu indiquer nos références, il nous aurait fallu citer presque à chaque page le Dictionnaire de l' Aimablement de M. Henry Havard, Nous tenons du moins à le mentionner ici.
I. DISTEIBUTIOK DE L'HABITATION— INFLUENCE DE JMME DE RAMBOUILLET— LES PIÈCES
n'ont pas encokh d'affectation SPÉCIALE— La cuisine— La chambre à coucher- La RUELLE— L'alcôve— Les paravents — La chambre d'une précieuse— Le cabinet. IL Sous Louis XIV— Les appartements — L'antichambre- La chambre à coucher — Les PARAVEKTS— L'alcôve— Le cabinet— La toilette— Le salon.
ON n'apprécierait pas comme il faut les meubles du xvii'^ siècle si l'on ne savait imaginer le cadre qu'ils étaient faits pour remplir.
Au XVI' siècle, un grand changement s'était produit dans l'habitation. Jusque-là, dans les châteaux, tout s'était trouvé subordonné aux nécessités de la défense. Les architectes du moyenâge avaient eu pour premier soin de faire des forteresses aussi malaisées à prendre que possible, plutôt que des demeures agréables à habiter, et la distribution intérieure des logements avait toujours été, si j'ose dire, le cadet de leurs soucis. Les habitants du château s'accommodaient comme ils pouvaient dans des chambres de proportions irrégulières et bizarres, mal éclairées par des ouvertures étroites, rarement de plain pied, et où l'on n'avait accès que par des corridors étroits et des escaliers que l'on était forcé de multiplier.
Lorsque, par suite des progrès de l'artillerie, il fallut renoncer à l'espoir de construire jamais un château inexpugnable, alors on commença de relâcher beaucoup les précautions qu'on avait prises jusque-là pour la défense au détriment de l'agrément et de la commodité des habitants. Les architectes s'appliquèrent à ordonner leurs façades suivant de belles lignes horizontales ; ils les distribuèrent par étages réguliers qui mirent les planchers des chambres au même niveau ; ils les trouèrent de larges fenêtres qui
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dispensèrent abondamment dans les pièces l'air et le jour ; ils commencèrent même d'avoir souci de la beauté des appartements intérieurs et de les disposer harmonieusement en enfilade. Mais leur principal et presque leur seul objet, c'était cette beauté même, et ils étaient infiniment plus préoccupés de l'effet qu'elle produisait, au dedans et au dehors, que de la commodité de leur bâtisse. Il fallut le triomphe d'une société nouvelle où ce que nous appelons les plaisirs de société commençassent d'être compris, pour qu'on vît le premier effort sérieux vers notre moderne confort.
Car on ne se doutait vraiment pas, avant Louis xiii, de ces plaisirs-là. On s'assemblait pour quelque fête, pour un ballet, pour un carrousel, pour le spectacle, mais non point uniquement pour causer. Même on n'imaginait guère que causer pût être un plaisir assez grand pour qu'on se réunît à seule fin de le prendre. Ce sont les Précieuses qui ont, pour ainsi parler, inventé la conversation et les rapports de société, et il faut leur savoir gré de cette invention grâce à quoi devait s'épanouir pleinement notre esprit français.
En 1600, Catherine de Vivonne, vieille de douze printemps, épousait Charles d'Angennes marquis de Rambouillet. Huit ans plus tard, la jeune marquise, dégoûtée de la Cour du Vert-Galant, se retirait dans son hôtel. Car, si Henri iv a beaucoup fait pour la tranquillité et la grandeur de la France, son règne a beaucoup retardé les progrès de la " politesse " chez nous.
Sous Louis XIII encore, la Cour des derniers Valois passait pour aussi supérieure en politesse à l'entourage du Roi, qu'aux yeux des contemporains de Charles x les mœurs de l'Ancien Régime passaient pour plus fines et délicates que les leurs ; et, comme on respectait vers 1820 ces vieux émigrés qui paraissaient réunir en eux toutes les grâces de la vieille France, les jeunes seigneurs qui entouraient Anne d'Autriche admiraient M. de Bellegarde, l'ancien mignon d'Henri m, qui avait conservé l'urbanité des dernières années du xvi' siècle. Mme de Rambouillet, dégoûtée de la verdeur militaire et des plaisanteries un peu grosses des compagnons d'Henri iv, renonça donc à fréquenter la Cour. Grâce à ce talent qu'elle avait pour " recevoir," elle sut réunir autour d'elle les gens d'esprit de son temps, créant ainsi ce qu'on nomma la Ville par opposition à la Cour, et ce qui devint au xviii' siècle les " salons."
Elle avait d'ailleurs une sorte de vocation pour l'architecture ou plus exactement pour l'aménagement, ce qui est un don précieux
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pour une maîtresse de maison. "C'est d'elle," dit Tallemant, " qu'on a appris à mettre les escaliers à côté pour avoir une grande suite de chambres, à exhausser les planchers, et à faire des portes et fenêtres hautes et larges, vis à vis les unes des autres." Toutes ces dispositions, le seul souci de rendre sa demeure plus attrayante les lui inspirait. Mais ses contemporains les copièrent et les reproduisirent dans leurs hôtels, et c'est ainsi que Mme de Rambouillet n'a pas créé que la vie de société : elle en a créé en grande partie le cadre.
Certes, les architectes de la Renaissance avaient imaginé bien avant elle de disposer intérieurement les pièces en enfilade ; mais la coutume qu'ils avaient de placer presque invariablement l'escalier principal au centre du bâtiment n'était pas sans nuire beaucoup à la grandeur et à la beauté de ces suites de chambres. Lorsque Mme de Rambouillet eut eu l'idée de reporter le sien à l'un des bouts de son hôtel, les longues enfilades de salles devinrent possibles, et le soin qu'elle prit de faire percer les portes, de manière que les ouvertures se correspondissent, parut si excellent, que Marie de Médicis, quand elle fit bâtir le Luxembourg — la merveille du temps — envoya ses architectes visiter l'hôtel de Rambouillet, ce qui, assure Tallemant, ne leur fut pas inutile.
Sous Louis XIII, ces " hôtels " de Paris, dont il reste quelques beaux spécimens aujourd'hui encore, n'étaient pas faits pour éblouir les passants, mais uniquement pour plaire à ceux qui y logeaient et pour l'agrément des visiteurs qu'on y recevait. Aussi celle de leurs façades qui donnait sur la rue était-elle ordinairement la plus sombre et la moins décorée, tandis que les façades de la cour ou du jardin étaient plus curieusement ornées.
A l'intérieur, à part la chambre à coucher ou la cuisine, les pièces n'avaient pas d'affectation spéciale ; il n'y avait pas comme aujourd'hui le "salon," la "salle à manger," le "cabinet de toilette," etc. C'était une suite de salles sans destination bien définie, et le seigneur du logis faisait dresser sa table à dîner ou disposer sa toilette tantôt dans l'une et tantôt dans l'autre, selon sa fantaisie, ou plutôt selon la température, car c'était un difficile problème, à cette époque, que d'assurer la chaleur intérieure de l'habitation, et l'on se tenait ordinairement dans la chambre où il y avait du feu, c'est-à-dire dans la chambre à coucher.
C'était vraiment la pièce principale de la maison et elle jouait le rôle le plus important chez les princes comme chez les simples particuliers. Dans la moyenne bourgeoisie, il arrivait souvent
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que la pièce où l'on vivait fût encore, comme au moyen-âge, la cuisine. On y mangeait, parfois même on y couchait, surtout en province. Sous Louis xiv encore, le Grand Condé, voyageant en Bourgogne, se verra reçu par plusieurs magistrats de Dijon dans la cuisine à son grand étonnement : tel sera encore l'usage dans ce pays ; aussi, revenu à la Cour, Condé déclarera-t-il au Roi : " Votre province de Bourgogne est bien riche, les cuisines y sont tapissées," c'est-à-dire leurs murs tendus d'étoffe. . . . Lorsque la salle où l'on prépare les repas est ainsi la principale du logis, c'est alors qu'on s'applique à la propreté de la batterie de cuisine qui en fait le principal ornement. Et elle est considérable, cette batterie de cuisine, si on la compare au modeste étalage de nos ménagères modernes : ne la faut-il pas suffisante en effet à préparer cette multitude prodigieuse de plats que nécessite à cette époque le moindre des repas ? Certes, il ne saurait rentrer dans notre dessein d'en faire le dénombrement ; mais du moins faut-il dire, afin qu'on s'imagine un peu l'aspect que pouvait présenter une cuisine sous Louis XIII, que les broches, que l'on avait tournées à la main jusqu'au début du xvr siècle, l'étaient depuis lors par des chiens placés dans des cages ; ce ne sera qu'au milieu du xvii' siècle qu'on inventera la broche virant grâce à un système de contre-poids, autrement dit le tourne-broche, création dont les conséquences sont incalculables, il faut l'avouer.
Dans les hôtels des nobles, on demeurait ordinairement dans la chambre à coucher. Là, on dormait et souvent on mangeait ; mais surtout on recevait. Les visiteurs s'assemblaient autour du lit où la maîtresse de maison demeurait couchée, à cause du froid — car, encore un coup, cette préoccupation de se protéger contre le froid jouait dans les mœurs du xvii' siècle un rôle d'une importance que nos appartements à la chaleur égale et douce nous rendent difficile à comprendre. Les intimes, toujours pour être mieux à l'abri du froid, obtenaient la permission de pénétrer dans la ruelle, ce qui avait aussi l'avantage de les rapprocher de la maîtresse de la maison, de là le mot de " coureur de ruelles " que l'on connaît bien.
Qu'était-ce que la ruelle ? L'espace entre le lit et le mur, comme aujourd'hui. Mais cet espace était alors infiniment plus grand qu'à présent, et depuis le xv"" siècle, comme on avait l'usage de prolonger les "courtines," ou rideaux de lit, jusqu'au mur, de manière à comprendre la ruelle, celle-ci formait une sorte de petit réduit, assez grand toutefois pour qu'on y pût mettre des sièges.
voire y faire coucher quelqu'un au besoin. Héroard nous montre Louis XIII enfant allant jouer dans la ruelle du lit de la Reine sa mère, et y trouvant Mlle de Renouillère endormie : " Maman, qui est cette bête-là ? " demande le petit à Marie de Médicis. . . . C'est encore dans la ruelle de son lit que Mazarin fait entrer la Grande Mademoiselle pour lui faire ses confidences. C'est là également qu'à Versailles, une fois habillé, Louis xiv se retire pour faire sa prière, La duchesse de Bourgogne donne à jouer dans la sienne. Mme de Maintenon soupe dans celle de sa chambre. Mais l'on n'est plus alors au beau temps des ruelles ; c'est à l'époque des Précieuses qu'elles ont flori, si l'on peut dire, et leur succès alors a été tel que le mot " ruelle " est resté longtemps synonime dans la langue de ce que l'on appelle à présent " un salon."
Au temps de Furetière on nommera ruelle non plus seulement le couloir du lit, mais les lieux parés où les dames reçoivent leurs visites soit dans leurs lits, soit sur des sièges, et c'est pourquoi Boileau pourra écrire :
Tes bons mots autrefois dclices des ruelles . . .
Malheureusement les ruelles avaient une réputation de galanterie que certaines des plus agréables précieuses, comme Mme de la Suze, n'étaient pas pour leur ôter. Et en tant que pièces de réception, elles se trouvèrent démodées quand Mme de Rambouillet eut introduit chez nous les alcôves. Tallemant des Réaux assure qu'elle en emprunta l'invention aux Espagnols et cela est fort possible : l'Espagne était alors à la mode et les Français se montraient espagnolomanes comme ils sont aujourd'hui anglomanes. Quoi qu'il en soit, les " coureurs de ruelles" ne tardèrent pas à devenir les " alcôvistes " ; et d'autre part l'invention delà célèbre marquise fut d'une grande conséquence pour les architectes qu'elle induisit à combiner avec plus de soin les aménagements intérieurs : " Dans les chambres à coucher, a dit M. de Laborde, la répartition de l'espace réservé jusqu'alors aux ruelles et transformé depuis cette époque en petits cabinets à couloirs pour conduire aux dégagements pratiqués par derrière devint un programme nouveau pour les architectes, et l'on voit, par ce qui reste dans les habitations et par les projets consignés dans de nombreux recueils, après combien d'études et avec quel succès on suivit les indications heureuses de Mme de Rambouillet."
Les alcôves de ce temps ne ressemblaient pas, d'ailleurs, aux
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étroites niches que sont les nôtres. Ce qu'on appelait ainsi, c'était une partie de la chambre, surélevée d'une marche parfois, en tout cas séparée du reste de la pièce par une balustrade et souvent par des colonnes. Là, on plaçait, comme dit Furetière, le lit et des sièges pour la compagnie et l'on n'admettait que les personnes que l'on voulait distinguer. Ainsi conçues, les alcôves furent rapidement adoptées, et l'on en trouve plusieurs chez Fouquet au château de Vaux (dont une magnifiquement tapissée de satin cramoisi relevé par des broderies d'or) ; tandis qu'en 1652, à peine arrivée dans le château où le roi vient de l'exiler, le premier soin de la Grande Mademoiselle est d'y " changer les cheminées et les portes et faire une alcôve," afin de rendre un peu logeable cette vieille demeure.
Une autre invention de Mme de Rambouillet — du moins je le croirais volontiers, bien qu'aucun texte ne nous l'affirme — ce sont les paravents. Elle en faisait disposer dans sa fameuse chambre bleue autour des visiteurs. Et nous savons aussi, qu'avant 1632, date de sa mort, le marquis d'Effiat en avait un, à six feuilles, en velours et en soie, que possède aujourd'hui le Musée de Cluny.
Mais ne quittons pas les précieuses sans décrire l'ameublement d'une de ces chambres à coucher dont nous venons de parler. Voici, par exemple, celle de la marquise de Frontenac. Les rideaux et les portières y sont de damas cramoisi ; les murs, ornés de six tableaux représentant des sujets religieux, et de quatre paysages ; le tout d'assez peu de prix, au reste. Mais on y voit également des miroirs : deux grands, à cadre de glace, qui ne valent pas moins de 200 livres chacun ; un troisième bordé aussi de glace, mais violette, prisé 100 livres ; quatre autres encore. Le lit est à piliers de noyer ; ses pentes, ses rideaux, son ciel, son dossier en damas cramoisi à fleurs, avec franges et molets d'or fin et d'or faux, et il est couvert, quand on le juge bon, d'une housse en toile peinte.
Huit fauteuils garnissent la pièce : quatre en noyer recouverts de tapisserie au petit point rouge, bleue et blanche, qu'autant de placets semblables accompagnent ; les quatre fauteuils sont également en noyer sculpté, mais tendus d'un damas cramoisi à fleurs, rehaussé de mollets et de franges d'or. On voit encore dans la chambre deux bureaux : l'un en poirier, fort simple ; l'autre en noyer sculpté, " sur huit colonnes de bois doré, aux extrémités garni de son gradin." Une petite table porte un service de sept pièces en porcelaine, plus deux plats et deux tasses à café. Deux consoles dorées soutiennent au-dessus de la cheminée
une autre garniture de porcelaine, de dix-sept pièces. Enfin les murs s'ornent d'un crucifix de bois monté sur une croix de fer doré, et d'une boîte d'écaillé renfermant une pendule en cuivre doré. . . .
Mais où l'influence des précieuses s'est le plus utilement manifestée, c'est en mettant à la mode et en faisant construire de ces " cabinets," de ces " réduits," qui ont précédé les boudoirs du xviii^ siècle et nos pièces modernes.
Certes, ce n'est pas le xvii' siècle qui a inventé le cabinet. Le moyen-âge n'avait guère connu que les grandes salles, et, si les châteaux comportaient parfois des chambres de dimension fort réduites, ce n'était là que des recoins, en quelque sorte, que les architectes étaient bien loin de faire exprès pour la commodité des habitants du logis. Mais, lorsqu'au temps de la Renaissance les femmes eurent pris dans la société l'importance qu'il faut pour le bien de la civilisation qu'elles y aient, on commença de leur ménager des petites pièces où elles pussent se mettre à l'écart et se retirer pour faire leur toilette ou pour rêver ; et c'est ainsi que les progrès de la politesse se sont accordés, comme toujours, avec les progrès du confort. A la fin du xvr siècle, on disposait de ces réduits partout. C'est dans un cabinet dépendant de sa chambre que Marguerite de Valois recueillit le vicomte de Léran qui vint lui demander asile, comme on sait, durant la nuit de la Saint- Barthélémy, et qu'elle le fit panser et soigner.
Naturellement, avec les précieuses, le cabinet connut une vogue nouvelle : outre la possibilité qu'il leur offrait de se mieux défendre contre le froid, elles n'étaient sans doute point sans reconnaître tout ce que gagne la conversation à ne se pas faire dans un cadre trop large et trop majestueux. Ces réduits jouaient donc pour elles le rôle de nos salons, de nos petits salons, si l'on veut. Ce fut là, autant que dans leurs chambres à coucher, qu'elles reçurent les visites, et qu'elles prirent coutume de se tenir et d'habiter, comme feront plus tard les belles du xviii' siècle dans leurs boudoirs. La précieuse étant éminemment littéraire, son cabinet devait comporter quelques livres et, à tout le moins, de quoi écrire, en sorte qu'elle s'y pût retirer pour méditer. Est-il vrai, comme le prétend Molière, que Cathos et Madelon ne s'enfermaient dans les leurs que pour composer " de la pommade pour les lèvres," ou pour se livrer à d'autres occupations aussi peu philosophiques ? Il se peut ; mais il n'en est pas moins vrai qu'on ne saurait imaginer mieux une précieuse sans cabinet qu'un auteur sans écritoire.
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Tallemant des Réaux nous a laissé un témoignage frappant de l'habileté de Mme de Rambouillet en matière d'aménagement, quand il nous conte comment, alors que tout le monde pensait achevé le nouvel hôtel qu'elle se faisait construire rue St. Thomas du Louvre, elle se fit bâtir, peindre et meubler " un grand cabinet avec trois grandes croisées, à trois faces différentes, qui répondoient sur le jardin des Quinze- Vingt, sur le jardin de l'hôtel de Chevreuse et sur le jardin de l'hôtel de Rambouillet . . .
sans que personne de cette grande foule de gens qui alloient chez elle s'en fût aperçu." Exilée à Saint-Fargeau, Mlle de Montpensier à son tour, s'efforçant d'aménager un peu selon la mode ce vieux château, y fit établir d'abord une foule de réduits : " Ma chambre est assez jolie, et un cabinet au bout, et une garde-robe et un petit cabinet où il n'y a place que pour moi. . . . ^V, J'ajustai le cabinet avec force tableaux et miroirs," ajoute-t-elle, et l'on sent là le plaisir nouveau que goûtaient les femmes de ce temps à orner selon leur goût les pièces où elles devaient vivre. Mais Mme de Motteville souhaitait bien d'autres de ces réduits encore, quand elle écrivait à la Grande Mademoiselle en lui dépeignant une de ces bergeries que les lectrices de r Astrée se plaisaient alors si fort à imaginer; "Je voudrois que dans toutes
ECRAN EN BOIS SCULPTE ET DORE. TAPISSERIE DE BEAUVAIS, PALAIS DE FONTAINEBLEAU.
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les petites maisons il y eût des chambres lambrissées, de bois tout uni, et que chacun de nous eût un cabinet qui, selon vos ordres, belle Amelinte, fût rempli de livres, et dans lesquels les hommes savants produiraient des ouvrages dignes d'éterniser notre champêtre république "... Bref, il n'est jusqu'à la sage Mme de Lafayette qui, lors du mariage de son fils, ne jugera bon d'arranger son appartement selon la mode, et de faire " mettre sa petite chambre en cabinet."
Tels furent les principaux caractères de l'habitation au temps de Louis XIII. Ils ne changeront guère avant le xviii"" siècle.
Sous Louis XIV, en effet, les pièces ne paraissent guère plus spécialisées qu'elles ne l'étaient auparavant. Les appartements — le mari, la femme, chacun des enfants a le sien — comprennent ordinairement une antichambre, une chambre à coucher, un ou plusieurs cabinets. Et l'on reçoit, l'on mange indifféremment dans l'une ou l'autre de ces pièces-là. Car on continue d'ignorer nos salons de réception et nos salles à manger. Les gens de petit état prennent leurs repas dans la cuisine, les gens du monde dans leurs chambres, quelques très grands seigneurs et le roi dans leurs antichambres. C'est au xviii^ siècle seulement que la salle à manger apparaîtra.
Ce qu'on appelle alors l'antichambre, ce n'est pas comme aujourd'hui une sorte de pièce de service, donnant entrée dans la plupart des chambres du logis. C'est une pièce qui dessert la chambre à coucher et les cabinets, et il y en a autant dans l'hôtel que d'appartements. Dans son antichambre, Marie de Médicis donne des bals ; et Louis xiii, à l'occasion, fait installer dans la sienne son billard. A Versailles, Louis xiv mange dans son antichambre en public et en cérémonie. L'appartement de Mme de Maintenon en comporte deux ; dans l'une il y a " tous les soirs musique " que le Roi et les dames écoutent de la chambre à coucher, tandis que les courtisans s'assemblent autour des musiciens ; et cette antichambre est d'ailleurs superbement meublée d'une table, d'un "banc à lit," de deux fauteuils et de huit pliants dont les bois, peints en rouge, se rehaussent de filets d'or, tandis que les murs sont tendus d'un beau damas rouge à franges d'or. . . . Comme on voit, on ne garnissait point les antichambres d'une façon moins luxueuse que les autres pièces.
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En 1681, celle que le duc d'Orléans fit préparer pour la Reine dans son château de St. Cloud avait des meubles en brocart d'or et de velours violet, et une magnifique tapisserie à personnages l'ornait, dont les Amadis avaient fourni le sujet. Mais combien plus magnifique encore devait être celle du comte de Toulouse dont Piganiol de La Force nous a laissé la description ! Et il n'était jusqu'aux simples particuliers qui ne tinssent à décorer leurs antichambres avec recherche ; écoutons plutôt ce que nous dit Germain Brice de celle du sieur Titon, secrétaire du Roi, mort en 171 1 : "A l'extrémité de la galerie, on entre dans une antichambre garnie de quatre tableaux de fleurs peints par Fontenay, et d'autant de canapés de velours vert rehaussé d'ouvrage à petit point sur des fonds d'or." Tout cela suffirait à nous montrer, si les documents ne nous en donnaient la preuve d'autre part, que l'antichambre n'était pas alors une pièce en quelque sorte déconsidérée comme elle l'est aujourd'hui. C'était un salon annexe, comme nous dirions, où les amis du maître de la maison, au besoin, attendaient d'être reçus. A la Cour, lorsqu'on était en voyage, beaucoup de dames de qualité couchaient dans les antichambres des princesses et, à Versailles, Mme de Dangeau console en bois sculpté. ne faisait point difficulté de se retirer dans
celle de Mme de Maintenon, lorsque la marquise avait à recevoir quelque visite sans témoin.
La chambre à coucher, comme à l'époque précédente, était demeurée une pièce de réception. Souvent aussi, on continuait d'y prendre les repas, surtout en province. Bref, c'était la pièce principale du logis, car le salon, tel que nous l'entendons aujourd'hui, n'apparaîtra guère qu'au xviii' siècle. La coutume de recevoir couchée était devenue moins fréquente qu'elle ne l'avait été dans la première moitié du siècle, toutefois loin d'être abandonnée par les grandes dames et même, dans certains cas, prescrite par les usages et les mœurs. Bussy-Rabutin nous montre dans l'Histoire amoureuse des Gaules^ Guiche rendant visite à Madame d'Olonne et la trouvant " en cornette sur son lit, avec un déshabillé couleur de rose." Quelques hommes même, comme ce jeune M. De Bellièvre que raille, en 1650, le gazetier Loret avaient adopté le même usage ; mais il est à peine besoin de dire que de
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telles mœurs chez les hommes n'étaient pas fort bien vues. . . . Pour les femmes, l'habitude de rester couchées s'expliquait en partie par l'avantage qu'elle présentait de simplifier considérablement l'étiquette. C'est ainsi qu'en 1665, lorsque le doge de Gênes vint à Versailles, " Mme la Dauphine, et Madame reçurent le Doge assises, Mesdemoiselles et Mme de Guise le reçurent debout, Mme la Duchesse le reçut couchée dans son lit, et madame la Princesse de Conti et Mlle de Bourbon couchées seulement en déshabillé sur le leur." C'est le marquis de Sourches qui nous l'apprend. A quoi Dangeau ajoute que, si les princesses du sang accueillirent le Doge de la sorte, ce fut afin de n'être point obligées de le reconduire. Mais il se présentait des cas où c'était le simple bon ton qui indiquait de recevoir étendue. Ainsi la reine ou la princesse qui venait d'accoucher, voire une simple femme de qualité; de même la veuve ou l'orpheline qui venait de perdre son mari ou ses parents les plus proches ; de même encore la jeune mariée : Saint-Simon rapporte que sa femme, le lendemain de ses noces, " reçut sur son lit toute la Cour à l'hôtel de Lorge," et à Versailles, deux jours après, " toute la Cour sur son lit dans l'appartement de la duchesse d'Arpajon." Pourtant la maîtresse de maison accueillît-elle ses visiteurs assise et dans tous ses atours, ou bien étendue sur un de ces lits de repos que l'on voit partout depuis 1650, la chambre n'en restait pas moins le lieu de réception par excellence, et cela dans toutes les classes de la société.
C'est pourquoi on la décorait du mieux possible. Voici, en 1694, celle du maréchal d'Humières, gouverneur de Lille. Elle comprend un lit de damas vert à crépines d'or et d'argent, deux fauteuils en velours vert, douze chaises en tapisserie au petit point, deux guéridons de bois d'érable, un bureau, un grand miroir à cadre de bois sculpté, un autre plus petit à bordure d'écaillé, deux bras de cuivre doré, une garniture de foyer à pommes argentées, enfin un vaste plan de la ville. Et c'est là le mobilier d'un vieux guerrier. Celui du maréchal de La Meilleraie, en 1664, se compose de " huit fauteuils, six chaises, douze sièges ployants de bois de noyer, peints de vert, garnis de crin et couverts de velours vert," avec leurs housses, le tout chamarré de galons d'or et d'argent, et orné d'une crépine d'or ; plus un lit dont le ciel porte quatre bouquets de plumes blanches à aigrettes et que couvre, comme les sièges, un velours vert chamarré d'or et d'argent, doublé encore de brocart d'or. Les tapissiers Poquelin et Henri
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