‹ L'ameublement français au grand siècleChapitre 10 sur 44 · IV. Le plancher : parquets et tapis— Le plafond · texte numérisé non relu

IV. Le plancher : parquets et tapis— Le plafond

HENRI IV avait très efficacement encouragé les manufiictures, comme on le sait assez, et nul n'ignore quel essor il donna à la soierie en génér.ilisant la culture du mûrier. Toutefois, de son temps, la fabrication en demeura chez nous bien moins habile que celle des étrangers et principalement des Italiens. En outre, après Henri iv, il se produisit une certaine décadence, à laquelle Richelieu remédia de son mieux en favorisant autant qu'il put l'industrie de la soie : ce n'en fut pas moins à l'étranger que recoururent les gens désireux de se procurer de belles étoffes d'ameublement, durant tout le règne de Louis xiii. Après Colbert, la situation changea : la fabrication française dépassa toutes celles que l'on connaissait jusqu'alors, et les soieries lyonnaises ne tardèrent pas à faire oublier les soieries italiennes. Même après la mort du ministre, l'impulsion qu'il avait donnée aux industries de luxe continua de produire ses etî'ets, et la beauté des tissus devint plus parfaite encore lorsque, vers i6So, on eut eu l'idée, en composant les étoffiss, d'en approprier le dessin à la forme des meubles auxquels elles étaient destinées.

Les étoffes que l'on employait couramment dans l'ameublement, au xv!!"^ siècle, étaient d'un luxe et d'une variété que nous ne saurions aujourd'hui imaginer qu'avec peine. L'or et l'argent

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV 43

s'y trouvaient mêlés avec une prodigalité extrême, et, si le Grand Roi n'eût jamais le tiers peut-être de la vaisselle d'or qu'avait eue tel de ses prédécesseurs du moyen-âge — Charles v par exemple — il ne posséda certainement pas moins de la précieuse matière si l'on tient compte de l'emploi qu'il en fit dans son mobilier. Non seulement des " bois " de meubles entiers furent fabriqués d'argent, en effet, mais encore l'or et l'argent jouèrent un grand rôle dans les étoffes : dans le brocart, le velours, la broderie, etc., comme nous le verrons tout-à-l'heure, et jusque dans les superbes tapisseries des Gobelins, car ce ne fut guère que dans la seconde partie du règne qu'on remplaça les fils d'or et d'argent par de la soie dans certaines de leurs répliques comme celle des Maisons '^iales. D'ailleurs, les pierreries concouraient avec les métaux précieux à embellir les meubles et les tissus d'ameublement : il ne manqua point de "cabinets" où l'on en avait enchâssé, et Germain Brice parle avec enthousiasme dans sa " Description de Paris," de ce lit qu'il avait vu au garde-meuble, et dont la broderie était " toute rehaussée d'une quantité de perles d'un très grand prix."

Le velours était, depuis des temps très anciens, l'étoffe classique des ameublements de luxe et l'on avait depuis le xv'= siècle un art extrême à le façonner. Pourtant, celui qu'on travaillait chez nous n'était pas à beaucoup près aussi estimé que celui qui venait de l'étranger, et, jusqu'au milieu du xvii* siècle, le velours de Gènes ou de Milan demeura le plus beau que l'on connût. C'est ainsi que Mazarin possédait une magnifique tenture " de velours de Milan cramoisi, à grotesques, dessin de Raphaël, en broderies d'or et d'argent et soie à petit point, rapportée sur le dit velours, composée de neuf pièces, dans le milieu de chacune desquelles est une grande médaille où sont représentées les actions de la vie de François i" ; au haut de chacune pièce sont les armes et chiffre de Son Eminence. . . ." Mais la production lyonnaise n'allait pas tarder à égaler celle d'outre-monts, et lorsque le lyonnais Marcelin Charlier fut venu installer la manufacture de St. Maur aux environs de Paris, le velours français dépassa de beaucoup en majrnificence les velours étranijers.

" Le sieur Charlier, dit Savary, si célèbre par les riches et belles étoffes de toutes façons qu'il faisoit faire dans la manufacture de St Maur, près Paris, entreprit ce velours sous le règne de Louis XIV. Il étoit monté sur un rot de plus d'une aune, et, outre le velouté ordinaire et la soie frisée qu'on emploie quelquefois dans

les velours à ramages, l'or et l'argent frisés y étoient travaillés et ménagés avec tant d'art, qu'on ne pouvoit le voir sans une espèce de surprise et d'admiration. Chaque aune, en sortant du métier, revenoit à plus de looo livres, aussi l'ouvrier n'en pouvoit-il faire chaque jour qu'un pouce ou dix-huit lignes ; le dessin avoit été fait par le sieur Bérain si connu par ces sortes d'ouvrages. Le peu qui a été fabriqué de ces velours sert à quelques portières des appartements de Versailles."

Aussi bien les artistes de ce temps connaissaient-ils mille façons, depuis le simple velours cannelé, composé de bandes alternatives de velours ras et de velours plein, jusqu'à ces velours ciselés ou frappés, à dessins imprimés, dont les apparences variaient à l'infini, et qu'on savait si bien allier à d'autres étoffes, comme dans cet ameublement de " velours tanné rosin cramoisi, en broderie, avec camaïeu d'histoire de l'Ancien Testament," que nous relevons parmi beaucoup d'autres, plus riches encore, dans l'Inventaire des meubles de la Couronne de 1673. Et que de lits il faudrait également citer, depuis le grand lit de la Dauphine " mi-partie de vieux velours rouge à ramages, fond de laine d'or et damas rouge cramoisi, garni de campanes de bouqueterie, franges, mollets et galon d'or," — jusqu'à celui de la princesse de Conti, de velours rouge à ramages, doublé de mohair d'or, agrémenté de crépines, franges et mollets de même matière, — et aux deux lits où coucha successivement à Versailles le duc d'Orléans, futur Régent ; l'un en velours couleur de feu, rehaussé de bandes de brocart or et argent, l'autre de velours rouge à ramages, doublé de mohair d'or, et garni de crépines, franges et mollets de même matière. Le velours rouge était à la mode, comme on voit, et depuis longtemps.

Richelieu l'avait adopté : le lit où il mourut était de velours rouge soutaché de crépines et de passements d'or fin. Mazarin le reprit après lui pour son lit d'apparat, qui était de velours cramoisi et de lames d'argent. Celui de Louis xiii était de velours noir. Mais Louis xiv usa beaucoup de velours rouge cramoisi, et cette couleur et cette étoffe ont gardé longtemps quelque chose d'honorable, voire de royal, avant de prendre de nos jours quelque chose d'officiel. C'est en velours rouge à galons d'or que le Grand Roi avait fait tendre sa chambre, nous l'avons vu, et qu'il fit tapisser tout le grand appartement de Versailles. Enfin, à Marly, nous dit Dangeau, on conserva, lorsqu'on refit le mobilier, " le rouge pour le Roi, le vert pour Monseigneur, le bleu et l'aurore pour Monsieur, et Madame."

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV 45

Le satin aussi était en usage depuis le moyen-âge. Ce fut longtemps d'Italie qu'on l'importa surtout. Henri iv s'efforça d'en développer la fabrication dans le royaume. Mais le satin paraît avoir été assez peu à la mode avant Mazarin. Le cardinal, lui, l'adopta. On en trouve de merveilleux dans son Inventaire. Tantôt vert, Isabelle et incarnat, tantôt cramoisi orné de palmes amaranthe, tantôt bleu turquin à fleurs de Chine, tantôt gris perle — le gris était la couleur d'Anne d'Autriche depuis son veuvage — orné de fleurs. Fouquet à son tour posséda des rideaux de lit en satin vert garni d'or et brodé de fleurs. Mais ce fut surtout sous Louis XIV que cette belle étoffe devint commune. Les Inventaires de la Couronne en mentionnent de blancs à bandes de tapisserie, rebrodé d'argent ; de couleur de rose sèche ; de blanc rayé d'or ; de couleur de chair garni de dentelle d'or et d'argent ; de rouge cramoisi semé de croix blanches. Ils citent du satin de perse nacarat à fleurs or et soie ; du satin de la Chine blanc, orné de " maisons, arbres, petites figures, animaux, fleurs, nuages, et ondes " ; du satin de la Chine blanc orné de rinceaux d'or, d'herbe, d'oiseaux et de fleurs au naturel ; du satin de la Chine blanc portant de grands branchages d'or, avec des herbes, des paons et d'autres oiseaux ; et celui-là s'accompagne d'une " bordure de même satin, remplie de lions," ainsi que le précédent. C'était sans doute de la fabrique de Marcelin Charlier, à St. Maur, que provenaient ces superbes tentures. Elles étaient peintes en partie, comme celle dont parle le éMercure d'avril 1673, qui avait pour auteur " M. Bailly qui demeure aux galeries du Louvre," et où l'on voyait " toutes les victoires du Roi très bien représentées dans plusieurs cartouches ornés de fleurs." Le xvii*" siècle n'ignorait pas les satins peints, comme on voit.

Ce n'était pas seulement chez le Roi qu'on employait de ces fastueux satins. L'antichambre de Mademoiselle, au moment de son mariage avec le Roi d'Espagne (1676), était tendue d'une tapisserie de satin blanc portant des " figures de la Chine, travaillées toutes avec de l'or, de l'argent et de la soie." A son tour, l'abbé d'Effiat possédait un lit de satin blanc brodé d'or et d'argent à fleurs. Et il n'était jusqu'à Molière qui ne dormît dans une chambre revêtue de satin vert à fleurs, avec une bordure blanche.

Quant au damas, il était également connu depuis longtemps. Dès le xvi*^ siècle, bien que les plus beaux spécimens en vinssent d'Italie, la France en fabriquait déjà en grande quantité. Mais

c'est au xvii'' siècle surtout qu'il triomphe. On sait alors l'enrichir en y introduisant des fils d'or et d'argent, et, plus ou moins somptueux, on le rencontre partout, aussi bien chez les petits bourgeois que chez les princes. Mazarin possède, par exemple, une tenture en " damas de Naples rouge cramoisi, à grands ramages et vases," et Fouquet, " un tour de lit de damas de Flandre, vert et blanc, mollet et frange de soie mêlée, six fauteuils et six chaises, avec la courte-pointe." Ecoutons maintenant Mme de Sévigné (8 juin 1676) : "Mme de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et doré, meublé de damas rouge que lui avoit fait préparer M. l'Intendant, avec mille chiffres, mille banderolles de France et de Navarre ; jamais il n'y eut rien de plus galant." . . . Mais on n'en finirait point d'énumérer les exemples que nous offrent les documents. Contentons-nous de répéter, avec M. Havard, qu'en une seule année (1673) Louis xiv en commande 800 aunes à un seul fabricant, le sieur Orceau, et qu'en 1697 le Garde-Meuble possède 44 pièces de damas cramoisi, dont 37 viennent de la fabrique de Charlier, parmi lesquelles trente-et-une sont "brochées d'or, à cornets d'abondance et rinceaux," et six " brochées d'or, à gros fleurons."

Mais parmi les étoffes, celle qui servit peut-être le plus aux ameublements de grand luxe, sous Louis xiv, ce fut le brocart. On n'en fabriquait, au début du xvii* siècle, qu'en Italie, à Lucques, à Gênes, à Florence, à Venise. Colbert en introduisit l'industrie en France, et, dès 1667, la production en était chez nous assez considérable pour que le ministre la réglementât spécialement. Ce fut à Lyon que s'installèrent d'abord les principales fabriques ; mais lorsque Charlier eût établi sa manufacture à St. Maur, c'est à lui qu'on recourut pour le mobilier de la Couronne. Jusque-là, le brocart avait été fait de fleurs et de morceaux d'étoffe rapportés sur un fond d'or et d'argent de manière à composer des dessins. Désormais, il fut à fond de soie. Cela revenait moins cher.

Mazarin possède une magnifique tenture " de brocart d'argent, avec figures de chasseurs, animaux, oiseaux, et rivières et fontaines, de soies de diverses couleurs relevées d'or, consistant en dix-neuf pièces ... et dix-huit colonnes de brocart d'or frisé, à grands fleurons or et argent." (On faisait en effet des colonnes en brocart comme nous verrons qu'on en faisait de broderie). Mais c'est surtout à Versailles que le brocart triomphe. " Brocart à fond d'or ciselé, à fond d'or trait, à fond d'or filé mat, orné de palmes, de rinceaux d'or et d'argent, de fleurons, de guillochis, de grandes

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV

arabesques avec personnages," M. Havard a calculé que de 1665 à 1672, les achats qu'on fit pour le Roi de ces splendides étoffes montèrent à 207,734 livres et que, d'après les Inventaires des meubles de la Couronne, Louis xiv ne réunit pas moins de 175 pièces de brocart d'or, 51 de brocart d'or et argent, 1 1 de brocart d'argent, 387 de brocart de Lyon, 132 de brocart de Paris, 16 de brocart de Tours, 66 de brocart de Venise, 42 de brocart de Florence, et 3 de brocart des Indes. Nous avons parlé, au chapitre 11, des deux merveilleux spécimens de cette étoffe qui tapissaient la chambre du Grand Roi à Versailles, l'un à fond argent orné de figures de bergers et de bergères, l'autre à fond vert ciselé d'or, rehaussé de fleurs d'or et d'argent ciselées de ponceau. On verra, par la suite, combien ces beaux tissus furent employés dans l'ameublement de Versailles : le salon de l'Œil de Bœuf, par exemple, était tendu de brocart de satin cramoisi à fleurs d'or et d'argent et garni de portières en brocart d'or à fleurs d'argent ; et tout à l'avenant. Encore faut-il citer le magnifique lit de brocart d'or qu'on fit exécuter à l'occasion du mariage de Mademoiselle avec le Roi d'Espagne en 1679 ; — celui où coucha la reine Marie-Thérèse à Saint-Cloud en 1681, qui était d'un brocart d'or à fond violet, orné de broderies, et qui n'avait pas coûté moins de 35,000 écus au duc d'Orléans, et de plusieurs années aux ouvriers qui l'avaient fait ; — enfin le lit que le Roi donna à la Dauphine au moment de ses couches, " de brocart à fond d'or trait liseré de brun," muni de ses quatre rideaux en deux brocarts, l'un "à fond d'or filé, à fleurs de soie de plusieurs couleurs," l'autre "à fond d'argent filé à fleurs d'or."

Non moins magnifiques que les tentures en brocart étaient les tentures en broderies. Il y avait une quantité de procédés pour exécuter ces broderies. Le principal consistait à rapporter sur un fond plus ou moins riche des pièces brodées séparément au métier.

PANNEAU DE PORTE, SURMONTE d'une peau DE LION. HÔTEL MAZARIN, PARIS.

de manière à reproduire les dessins du carton. C'était une sorte de patience : chaque morceau était découpé selon la forme de l'ornement ou du personnage qu'il devait représenter ; on assemblait ensuite le tout et on l'appliquait sur le fond ; pour faire les reliefs, on plaçait une bourre en étoffe à bon marché (laine, coton, serge) sous les tissus appliqués. Le fond était généralement en drap d'or ou d'argent, ou bien, s'il représentait un ciel, en satin bleu ciel — ou bien en velours vert pour le gazon, en satin vert pour les arbres, et ainsi de suite.

Mais il y avait d'autres procédés de broderies, et plus coûteux et plus difficiles encore que ceux-là, notamment la broderie en " ronde bosse." On fabriquait non seulement des colonnes, mais de véritables statues en broderie, telles les cariatides de quinze pieds de haut qui ornaient la salle du trône de Versailles. Pour cela, on reproduisait tout d'abord en drap blanc le modèle du sculpteur ; puis on recouvrait ce fantoche de drap de carte soigneusement collée, puis d'un taffetas jaune ou blanc, sur lequel on cousait le fil d'or avec de la soie, de manière à suivre le sens des draperies et des muscles. Le tout avait l'aspect d'un tissu de métal. C'était un travail d'un prix inouï. Nous n'avons plus guère idée de pareilles recherches aujourd'hui.

Mazarin goûta fort les tentures en broderie. Son cabinet, par exemple, était revêtu d'une " tapisserie en toile d'argent, broderie d'or et d'argent, composée de sept pièces, chacune brodée d'une treille en berceau recouverte de fruits, portée par huit termes : en trois des dites pièces par des termes d'hommes, et dedans les quatre autres par des termes de femmes en perspective, en chacune desquelles est une cippe, et, au milieu, un vase de fleurs de soie au naturel."

Mais Louis xiv fut encore infiniment plus riche en broderies que Mazarin. Les Inventaires de la Couronne nous en décrivent sans cesse : tantôt, c'est le lit du Sacre, à deux envers de broderies, estimé 600,000 livres (faisant peut-être 2,400,000 frs. aujourd'hui) qu'on montre fièrement aux ambassadeurs du Siam en 1686; — tantôt, c'est un " meuble de cabinet, consistant en quatre fauteuils et six pliants de broderie, enrichi de tableaux de point satiné, rehaussés d'or et d'argent, représentant les éléments, saisons et autres sujets par des figures et enfants dans des bordures rondes et ovales, de broderie d'or et d'argent relevée ; le reste desdits sièges rempli d'ornements de broderie de point satiné bleu rehaussé d'argent, manière de porcelaine, sur fond de toile d'or trait " ; —

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV 49

tantôt, c'est un lit " de très riche broderie d'or, liserée de moire relevée et emboutie, ornée de tableaux de point satiné de broderie d'or, argent et soie plate, représentant diverses histoires, enrichi de perles et de bouquets de fleurs et fruits au naturel," — ou bien c'est l'étonnant " emmeublement pour la chambre du trône du grand appartement du Roi " à Versailles, qui est bien la plus merveilleuse broderie d'or qu'on puisse rêver : la tapisserie qui se compose de huit pièces de broderie en relief, chacune représentant un pavillon en broderie d'or sous lequel apparaissent " différentes figures des suites de la paix, dont les draperies sont de broderie d'or, argent et chenille, et les têtes, bras et pieds, d'argent mat appliqué " ; de chaque côté du trône s'élèvent les cariatides de quinze pieds dont nous venons de parler, en broderie également ; le trône est couronné d'ornements en broderie encore comme le reste de l'ameublement, lequel consiste en une " tapisserie, dix-huit pilastres, quatre portières, deux fauteuils, douze sièges pliants, un dais et un tapis pour l'estrade du trône."

Et la plupart de ces riches tentures se complétaient et se rehaussaient de toutes sortes de franges, mollets, crépines et dentelles en métal précieux. Les franges s'ajoutaient partout, en or, en argent, en soie, et de même ces petites franges à fils assez courts pour qu'on pût les attacher verticalement qu'on nommait " mollets." La richesse de tout cela était fort propre à tenter les voleurs. En 1681, celles qui décoraient la tenture du grand appartement de Versailles furent dérobées avec une adresse qui montre que les filous de ce temps n'avaient pas grand chose à envier à ceux d'aujourd'hui. Aussi bien, on entrait aisément à Versailles, et l'assistance y était plus mêlée que nous ne le croirions : ne volat-on pas un jour jusqu'à la garniture du chapeau que Louis venait de poser sur une table, et le médecin Fagon n'eut-il pas à se plaindre qu'on lui eût ôté dix-huit écus d'or de la poche dans la chambre même de Sa Majesté ? Voici comment Saint-Simon rapporte le vol des franges du grand appartement :

" Le Grand Appartement, dit-il, c'est-à-dire depuis la galerie jusqu'à la tribune, était meublé de velours cramoisi avec des crépines et des franges d'or. Un beau matin, elles se trouvèrent toutes coupées. Cela parut un prodige dans un lieu si passant tout le jour, si fermé la nuit et si gardé à toutes heures. Bontemps, au désespoir, fit et fit faire toutes les perquisitions qu'il put, et toutes sans aucun succès. Cinq ou six jours après, j'étais au souper du Roi, il n'y avait que Daquin, premier médecin du Roi, entre le

Roi et moi, et personne entre le Roi et la table. Vers l'entremets, j'aperçus je ne sais quoi de fort gros et noir sur la table, et je n'eus le temps de discerner ni de montrer, par la rapidité dont ce gros tomba sur le bout de la table, devant l'endroit du couvert de Monsieur et de Madame qui étoient à Paris et qui se mettoient toujours au bout de la table à la gauche du Roi, le dos aux fenêtres qui donnent sur la grande cour. Le bruit que cela fit en tombant et la pesanteur de la chose pensa l'enfoncer et fit bondir les plats, mais sans en renverser aucun et de hasard cela tomba sur la nappe et pas dans des plats. Le Roi, au coup que cela fit, tourna la tête à demi, et sans s'émouvoir en aucune sorte: "Je pense, dit-il, que ce sont mes franges." C'en était en effet un paquet plus large qu'un chapeau de prêtre avec ses bords tout plats, et haut, en manière de pyramide mal faite, d'environ deux pieds."

Les dentelles d'or et d'argent étaient également très employées, comme on a déjà eu l'occasion de le constater plusieurs fois. Mazarin avait un écran, des fauteuils, un lit qui en étaient rehaussés. Fouquet en avait une chambre à coucher toute garnie. Louis XIV, comme de juste, en posséda davantage encore, tantôt en point de France appliqué sur fond de satin (Inventaire de 1673), tantôt en point d'Espagne à jours ornant un lit et deux portières (Etat du 22 avril 1697), ^^^' ^'^^•

On employa parfois, à Versailles, de beaux tapis de Perse pour couvrir les murailles, mais c'est surtout la tapisserie de haute et de basse-lice qui fournit des tentures aussi estimées et non moins coûteuses que les belles étoffes que nous venons d'énumérer. On sait que la tapisserie de haute-lice est tendue verticalement sur le métier tandis que celle de basse-lice l'est horizontalement, si bien que, la tapisserie se tissant à l'envers, la basse-lice reproduit le modèle à contre-sens, ce qui est moins heureux ; en revanche, elle est un peu moins chère, car l'ouvrier peut user d'une pédale qui lui laisse libres les deux mains pour passer les fils, et qui permet ainsi de travailler un peu plus vite.

Nous avons dit que Beauvais et les Gobelins avaient l'autorisation de travailler pour le public ; mais leurs produits coûtaient si cher qu'il fallait des fortunes énormes pour s'en procurer, si bien que les particuliers se rejetaient sur les tapisseries d'Aubusson et de Felletin, dont les prix étaient moins élevés, voire sur celles de Rouen, de Toulouse et d'Avignon qui, celles-là, étaient tout-à-fait vulgaires ; ou bien ils recouraient aux fabriques flamandes qui produisaient au xvii'' siècle à prix très bas, et qui d'ailleurs

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV 51

disparurent peu à peu et si bien qu'il n'en reste quasi plus en Belgique aujourd'hui.

L'inventaire de Mazarin nous révèle que le luxueux cardinal avait réuni une collection merveilleuse de tapisseries de haute et de basse-lice : le Petit Scipion, le Grand Scipion, les Aventures de Paris, les Chasses barberines de St. Paul, les Sept planètes. Après leur création, les Gobelins fournirent à la Cour de Louis xiv des tapisseries qui ne tardèrent pas à être préférées à celles de Beauvais. On en verra passer différents spécimens dans les mobiliers que nous aurons l'occasion d'énumérer.

Pour la tapisserie à l'aiguille, on sait assez par les beaux spécimens qui nous sont restés si elle fut en vogue au xvii' siècle. Mazarin en avait un ameublement complet, composé de neuf fauteuils et de neuf chaises à dossier, d'un grand tapis de table, et d'un lit de repos avec son traversin. C'était alors, plus encore que maintenant, l'ouvrage de dames par excellence. La duchesse de Chaulnes n'usa pas moins de huit années, avec ses filles, à broder cet ameublement à fond d'or et à fleurs que la Reine vit chez elle en 1647. ^^ ^^ faisait aider, au besoin, par sa femme de chambre ou même par des ouvrières spéciales : ainsi en usait la marquise de Courcelles pendant sa détention à la Conciergerie. Mais c'était seule, comme on pense, que Mme de Maintenon brodait cet éternel ouvrage qu'elle n'interrompait même pas pendant que Louis xiv tenait conseil avec un ministre dans sa chambre. Et sans doute la duchesse de Bourgogne goûtait-elle bien vivement aussi les plaisirs du petit point, puisque son mari crut lui faire un cadeau très agréable, quand il lui offrit, comme nous le rapporte Dangeau, " une cassette de la Chine dans laquelle il y a tout ce qui peut servir aux personnes qui aiment à travailler en tapisserie."

Moins somptueux que ces " emmeublements " étaient ceux que l'on faisait de taffetas. Cette étoffe de soie très ancienne avait été d'abord tirée uniquement de l'Orient et de l'Italie. Dès le début du xvn'^ siècle, pourtant, l'on commença d'en fabriquer à Lyon, et, sous Louis xiii, on en faisait aussi à Montpellier, à Tours, et à Paris. Le taffetas était alors très cher et très recherché. Sans doute l'était-il encore au temps de Mazarin, qui possédait une tenture mi-partie de deux lés de taffetas pour un lé d'armoisin rouge cramoisi et un autre lé d'étoffe de la Chine. Mais plus tard, à Versailles, le taffetas parut modeste en comparaison de la richesse des brocarts et des broderies, et on l'employa parfois

comme étoffe d'été — car il était d'usage dans les classes les plus riches de changer d'ameublement à chaque saison, — ou bien à faire des housses comme dans le cabinet de la princesse de Conti, en

Pourtant, il s'en fallait que le taffetas fût méprisé en France.

On l'utilisa bien souvent dans de très beaux mobiliers et le

Mercure de France constate en 1673 que la mode est aux "lits

d'ange drapés de divers taffetas," — sans doute de ce taffetas rouge

(couleur si appréciée sous Louis xiv) dont un personnage ridicule

d'une comédie de Boursault parle en 1679 :

"J'avois un lit fort tendre et d'un beau taffetas: A force d'être large, il étoit incommode. Et le tapissier Bon le remit à la mode. Par les soins que j'en pris, j'eus de reste un rideau : Le cramoisi régnant, j'en fis faire un manteau."

Molière possédait un superbe lit de taffetas aurore et vert, ainsi que trois portières de taffetas d'Angleterre bleu et blanc (1673). Seize ans plus tard, la vogue avait passé aux "taffetas en perspective " ainsi nommés parce que leurs raies allaient " en diminuant." Et le xvii'= siècle connut encore le taffetas à la bonne femme, le taffetas armoisin, les taffetas flambés, à fleurs, à carreaux, à point de Hongrie, glacés, changeants, rayés d'or, d'argent, de soie, etc. etc., sans compter ce que l'on appelait depuis le moyen-âge du " tabis," et qui n'était qu'un gros taffetas moiré et mélangé de laine ou de coton, dont le maréchal d'Humières, par exemple, se fit couvrir un lit prisé non moins de 200 livres en

Puisque nous descendons la hiérarchie des étoffes, disons un

mot de la moquette qu'on employa quelque temps aussi bien à

revêtir les murs qu'à recouvrir les sièges ou en qualité de tapis.

C'est du moins ce qui semble ressortir d'un passage où Tallemant

rapporte que Mme de Rohan avait un cabinet " tout tapissé par

haut et par bas de moquette ; c'étoit là que la société faisoit ses

conversations : on équivoquoit sur le mot de moquette qui est à

double entente et on appeloit cette cabane la moquette. " Mais

à partir de Louis xiv, il semble qu'on ait renoncé entièrement à

se servir de la moquette pour tapisser les murs, et peut-être

d'ailleurs l'exemple du cabinet de Mme de Rohan doit-il rester

isolé.

Quant à la serge, ce tissu de laine connu depuis des temps

immémoriaux ne fut plus employé à partir de 1650, lorsque le

L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV 53

luxe fut devenu universel, que chez les gens de fortune médiocre. Le lit du capitaine des gardes de Mazarin était de "serge de Mouy rouge cramoisi, garni de frange et mollets de même couleur," et celui du lieutenant, de serge ordinaire, également rouge et garni de frange et mollets. Mais, chez Fouquet, on s'en servait pour recouvrir et préserver les tapisseries, et il n'y en avait guère, à la cour de Louis xiv, que pour les lits des valets.

De même les nattes. L'usage d'en garnir les murs dura jusqu'au milieu du xvii'^ siècle ; on en mettait alors sur les cloisons comme sur le sol, et cela passait pour suffisant. Mais, à partir de 1650, le luxe progressant sans cesse, de pareilles tentures parurent beaucoup trop rustiques et insuffisamment riches. Certes, on employa encore des nattes, mais pour faire des tapis, des passages plutôt, ou encore pour boucher les fenêtres et empêcher les courants d'air ; en ce dernier cas, on avait soin de couvrir les paillassons d'une toile ou de quelque autre tissu afin de les décorer. Ou bien les nattes servirent encore, comme elles avaient toujours fait, à doubler intérieurement les autres tapisseries : on les plaçait entre le mur et l'étoffe : c'est ainsi que la chambre où l'on conduisit le maréchal de Marillac après sa condamnation (1632) était "nattée contre les murailles et sur le carreau, et tapissée d'une tapisserie de haute lice." C'était surtout dans les chambres à coucher qu'on plaçait des nattes de la sorte, pour combattre le froid et l'humidité. Au xviii" siècle, le chauffage meilleur, comme aussi le remplacement des tapisseries par des lambris, firent abandonner l'usage de ces tentures de paille.

Voici maintenant une autre tenture qui, pour ne pas être en étoffe n'en était pas moins appréciée : le cuir gaufré. On le fabriquait avec des peaux de moutons basanées, auxquelles on faisait subir une certaine préparation, de manière qu'elles pussent être dorées, argentées ou colorées ; cela fait, on les cousait ; puis on les dorait ou argentait ; puis on les pressait entre une planche gravée en creux et une planche portant en saillie le dessin à imprimer ; après quoi on leur appliquait la couleur s'il y avait lieu. Ces cuirs dorés et gaufrés, que l'on savait préparer depuis le milieu du xvi= siècle, se fabriquaient à Paris et en Flandre, mais surtout en Espagne; de là le nom de "cuir de Cordoue," " cordouan," " peau d'Espagne," dont on les désignait.

Voici une tenture de cuir doré de Flandre chez Fouquet (1661) ; de cuir doré de Hollande à fond rouge chez l'abbé d'Effiat (1698) ; de cuir doré à fond vert chez André Le Nôtre

(1700). Le mobilier de Versailles en comporte une douzaine en 1673. En 1708, l'antichambre de la duchesse d'Orléans est tapissée " de cuir doré, fond blanc à festons de fruits et guirlandes de fleurs or et vert et rouge, avec des Bacchus, femmes, harpies, enfants tirant des flèches, et oiseaux d'or, contenant dix-huit aunes un tiers de cours, compris le dessus de cheminée, sur trois aunes et demi de haut." Ces cuirs gaufrés, que beaucoup de grands seigneurs faisaient orner de leurs armes et de leurs chiffres, formaient surtout des tentures d'été. Car l'usage était alors de changer souvent d'ameublement : on tendait et détendait plus facilement que de nos jours. Certes, tout le monde, il s'en faut, ne changeait pas d'ameublement à chaque saison, comme faisaient quelques fastueux personnages. En revanche c'eût été un véritable scandale que des gens de qualité ne fissent point habiller de deuil leurs murailles tout autant qu'eux-mêmes, quand ils avaient perdu l'un de leurs proches.

Aujourd'hui, l'on ne drape plus que le jour de l'enterrement et que le dehors de la maison. L'étiquette au xvii^ siècle était autrement sévère, principalement pour les veuves. Une veuve devait tendre tout son appartement en noir et en gris, et ce n'était pas tout : il lui fallait encore demeurer plusieurs semaines couchée dans son lit sous des courtines de drap noir et dans une chambre tendue de noir également, et l'on pourra chercher dans Saint-Simon l'histoire des réjouissantes méprises qui se produisirent dans la chambre trop obscure de l'inconsolable veuve du duc de Berry.

A la Ville, on avait d'abord drapé de noir, mais Anne d'Autriche ayant porté en gris le deuil de Louis xiii, la Grande Mademoiselle en ht autant à la mort de son père et le gris resta d'usage chez les princesses, chez les grandes dames, et même chez les bourgeoises jusqu'à la lin du xviii*^ siècle.

Le Roi, lui, drapait en violet, et quand le Roi était en deuil, la Cour drapait comme lui, mais en noir. Louis xiv inaugura l'usage royal de ne prendre le deuil qu'à la mort de la reine et de ses pcre et mère. Il ne drapa pas pour la Dauphine ni pour le Grand Dauphin et, à la mort de la duchesse de Bourgogne, il ne permit qu'au duc et à la duchesse de Berry et à leur maison de draper. Ce qui amena des discussions sans fin.

Quoi qu'il en soit, le xvii'= siècle fut une époque bénie pour les tapissiers à qui tous ces changements donnaient de l'ouvrage. Il n'y en avait, en 1694, par exemple, que huit à la Cour, qui s'intitulaient valets de chambre et servaient par quartiers. Mais,

à la Ville, bien davantage ; et certains jouissaient d'une très grande vogue. Ainsi les frères Bon, dont parle Boursault en 1673, lesquels se trouvaient si occupés qu'il fallait les retenir une année à l'avance. D'aucuns étaient assez richement pourvus de meubles en magasin pour pouvoir meubler un archevêque en un seul jour ; en 1645, on trouvait même à louer chez eux tous les meubles dont on pouvait avoir besoin pour quelque fête. Parmi les plus célèbres, citons seulement Jean Poquelin, le père de Molière.

Cette énumération des principaux moyens qu'employa le xvii^ siècle pour décorer les murailles, serait incomplète si nous ne disions un mot des lambris.

yytjyv.^j'vjv^r^vîyvTXT^^T-/'-:^^'!^?^

Page 1