PANNEAU, PAR BKRAIN. GALERIE D APOLLON, AU LOUVRE
quelque vaste toile que de fournir aux ouvriers un croquis de serrure ou de chenet. Et, en annexe à la Manufacture, il existait une école d'apprentis où des enfants se formaient au goût régnant, qu'ils allaient ensuite répandre dans la France entière.
Mais les autres Manufactures d'objets de luxe ne manquaient pas.
En 1604, Pierre Dupont recevait pour fabriquer ses tapis un logement au Louvre. En 1627, s'étant associé à Lourdet, il établit à La Savonnerie de Chaillot une manufacture assez importante ; mais son associé l'évinça et c'est la famille Lourdet qui commença en 1662 les magnifiques tapis de la galerie d'Apollon, au Louvre, lesquels ne furent achevés qu'à la fin du règne de Louis xiv, ayant occupé les métiers pendant cinquante ans. En 1672, le fils de Dupont, Louis, après avoir reçu également un privilège, s'installa à La Savonnerie à côté des Lourdet, et finit par réunir sous sa direction leur manufacture et la sienne.
En 1664, Colbert fonda également la Manufacture des tapisseries de Beauvais, en accordant un privilège à Louis Hinard, qui recevait une prime pour chaque ouvrier étranger qu'il engageait : c'était le moyen qu'avait trouvé le ministre pour installer en France des ouvriers flamands. La manufacture devrait fournir à la Couronne des tapisseries de verdure, ainsi que des tapisseries de haute et de basse-lice. Mais, vers 1675, on se dégoûta à Versailles des produits de Beauvais, que l'on trouvait mille fois au-dessous de ceux des Gobelins, et la manufacture ne travailla plus guère que pour les particuliers. Hinard fut remplacé en 1684 par Behagle qui sut maintenir habilement la fabrique ; puis en 1704 Behagle mourut, et ses héritiers furent remplacés à leur tour par les frères Filleul en 1710.
Les Gobelins, comme Beauvais, avaient le droit de travailler pour le public. Mais leurs prix étaient si élevés, il fallait de telles fortunes pour acquérir leurs tapisseries que peu de gens le pouvaient faire ; c'est pourquoi les tapisseries des Gobelins et de Beauvais sont si rares. Celles d'Aubusson étaient plus abordables. Il n'y avait pas là de manufacture proprement dite, mais une corporation de tapissiers que Colbert sut protéger. Et partout le ministre s'efforçait ainsi de faire florir les belles industries, attirant par tous les moyens les ouvriers qui connaissaient les secrets de la fabrication étrangère, organisant inlassablement les fabriques et les manufactures, et encourageant les bonnes volontés de toutes ses forces et sans épargner l'argent.
L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV
C'est ainsi que, durant la meilleure et la plus grande partie du règne, s'élabore en France le style Louis xiv, qui est vraiment, en effet, le style du Roi. Car puisque le principal client des artistes, c'est Louis, puisqu'à lui seul et par ses courtisans, qui modèlent leur goût sur le sien, il les occupe pour la plupart, ils travaillent naturellement à le satisfaire. Mais avec les grands malheurs de la fin du règne et la déconfiture des finances qui s'ensuivra, les commandes royales baisseront considérablement, et l'influence officielle diminuera d'autant. En outre, une certaine indépendance commencera dès lors de se manifester dans le royaume ; la clientèle des artistes changera : ces premières années du xviii" siècle, ce sera l'époque où les collectionneurs, les amateurs, comme' nous disons, apparaîtront chez nous. Chacun de ceux-ci aura désormais ses préférences, le goût deviendra plus divers et plus varié, le style moins uniforme. Car le Grand Siècle a fini bien avant le Grand Roi,
Nous ne saurions imaginer, habitués que nous sommes à un luxe de pauvres, nous qui tapissons nos murs de papier peint, à quelle somptuosité pouvaient atteindre les mobiliers de ce temps : l'histoire de l'ameublement au xvii'^ siècle n'est que celle des progrès du luxe en France.
L'exemple venait de haut. Dès le temps de la régence d'Anne d'Autriche, les meubles d'argent abondaient. Mme de Motteville nous apprend qu'il y avait dans la chambre de la Reine un balustre et une table en argent, et les inventaires du mobilier de Louis xiv mentionnent divers meubles de ce précieux métal marqués au chiffre d'Anne.
Ainsi, même avant Louis xiv, non seulement les rois et les reines, mais encore leurs favoris et leurs ministres, depuis un Concini jusqu'au surintendant Fouquet, tous encouragèrent par leur exemple le luxe le plus extrême. Le maréchal d'Ancre possédait des meubles d'une richesse inouïe, vu
GIRANDOLLE, PAR BOULLE.
l'époque : qu'était-ce toutefois que ce mobilier de 200,000 écus, que la foule pilla dans son hôtel, auprès de celui qui emplira les appartements de Versailles ? Richelieu, et Mazarin plus encore, contribuèrent, par leur influence, à développer les dépenses des particuliers. Dans ces magnifiques demeures qu'étaient leurs palais, plus grandes, plus somptueuses mille fois que tous les hôtels de Paris, ils accumulèrent les plus merveilleuses étoffes, les plus beaux meubles montés sur bois sculptés et dorés, garnis de placages exotiques, ornés à l'italienne de marbres précieux, voire de pierreries. Mazarin avait été le grand agent de Richelieu pour les achats artistiques. Quant il fut devenu tout puissant à son tour, il se donna tout à ses goûts pour les belles choses de son pays, et la foule des artistes italiens dont il s'était entouré passa après lui au service de Louis xiv. Fouquet fut plus raffiné que Richelieu et Mazarin qui souhaitaient surtout que leurs meubles fussent en bois rare et rehaussés d'ornements coûteux et qui confondaient peut-être un peu trop la richesse et la beauté. Lui, il aimait à s'entourer de nos grands artistes, comme de nos grands écrivains, et c'est à la collaboration des premiers qu'il dût cette merveille d'opulence et de goût que fut son château de Vaux.
Louis XIV résolut de poursuivre et d'éclipser l'œuvre de son surintendant, et s'il y réussit, c'est ce que l'on verra au cours de ces pages où il nous faudra énumérer les plus somptueux et les plus riches meubles qu'on ait peut-être jamais vus dans nos pays d'Occident. Ce n'était point tant l'ostentation qui poussait le Roi à s'entourer d'un tel luxe, que le goût sincère qu'il éprouvait pour ce qu'il estimait être la beauté. Jusqu'à sa mort, en effet, il s'intéressa toujours personnellement au travail des artistes et le plaisir avec lequel il se faisait montrer à Versailles les produits de sa manufacture des Gobelins, la protection qu'il accorda toujours à Le Brun, les visites même qu'il faisait souvent aux ateliers, tout témoigne de l'intérêt qu'il prenait. Des sommes incroyables furent d'ailleurs employées à ces ameublements : il suffira de dire que plus de six millions d'orfèvrerie furent réunis à Versailles, magnifiques pièces qui furent presque toutes fondues lorsque les malheurs de la guerre de la Succession d'Espagne obligèrent le Grand Roi à envoyer sa vaisselle à la Monnaie.
Germain Brice qui avait visité le garde-meuble royal au temp« de sa plus grande splendeur en avait gardé un souvenir émerveillé. Il y avait là tels lits à fond d'or, à fond d'argent, ornés de perles fines, estimés 600,000 livres (2,400,000 frs. de notre monnaie
L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV
approximativement). A Versailles, le lit de Louis xiv, œuvre du tapissier Simon Delobel, qui y avait usé douze ans de sa vie, avait une courte-pointe de velours cramoisi si tissée d'or qu'à peine en pouvait-on voir le fond, dont la broderie figurait le triomphe de Vénus.^ Mais quelles sommes n'avait pas dû coûter cette chambre du Roi Soleil ? En 1682 la tapisserie en était de velours cramoisi à galon d'or. Des tableaux du Titien, de Van Dyck, d'Annibal Carrache, du Dominiquin, en ornaient les murailles. Sur une estrade en marqueterie se dressait le lit dont nous venons de parler, avec ses piliers surmontés de quatre pommes blanches et feu, garnies de grandes aigrettes blanches, tout entouré d'une vaste campane d'or en relief doublé d'or fin. Les portières, les paravents, les fauteuils, les tabourets étaient de velours cramoisi, rehaussé d'or comme la tenture. Une balustrade d'argent fin, haute de deux pieds et demi, portant huit chandeliers du même métal, hauts de deux pieds chacun, bordait l'estrade. Dans les angles deux cassolettes de cinq pieds, portées par des scabelons en argent, comme le lustre à dix-huit bougies, et comme les grands bassins renfermant des vases de deux pieds et demi. . . .
Et les inventaires nous montrent qu'en 1708 cet ameublement merveilleux avait été entièrement changé. La balustrade avait disparu. Le lit, dont les quatre piliers portaient à nouveau des pommes à bouquets de plumes et d'aigrettes, avait des rideaux et un dossier en brocart à fond ciselé d'or, rehaussé de fleurs d'or et d'argent liserées de ponceau, superbe étoffe dont la doublure était faite d'un autre brocart or, argent et incarnadin. La courtepointe était en brocart ponceau ; les pentes, les bonnes grâces, les
^ Plus tard, à l'époque de Mme de Maintenon, cette courte-pointe, jugée scabreuse, fut remplacée par une étoffe brodée par les jeunes filles de St. Cyr, oïl étaient représentés le sacrifice d'Abraham et celui d'Iphigénie.
TnOIMlEES, PAR BUIROTTE ET LESPINGOLE. SALON DE LA GUERRE, PALAIS DE VERSAILLES.
cantonnières et les sous-bassements d'un autre merveilleux brocart à personnages figurant des bergers et des bergères sur fond d'argent. Presque tout l'ameublement était de ce brocart à bergers : le tapis traînant jusqu'à terre qui couvrait la table, les portières, les deux grands fauteuils, les huit pliants à bois doré. Les murailles aussi étaient revêtues du brocart à bergers alternant avec des lés de brocart d'or et d'argent. Et le mobilier se complétait par la chaise d'affaires couverte de velours rouge et par un écran à coulisses en broderie.
Il est intéressant de rapprocher de la fastueuse chambre du Roi Soleil celle de sa compagne à Versailles, Mme de Maintenon. Là, plus de brocart, du damas ; les vestures des murailles, les rideaux des fenêtres, les portières étaient faits de lés alternés de deux damas, l'un rouge, l'autre or et vert. Au fond de la pièce, dans une alcôve close par des rideaux des deux damas susdits, le lit à colonnes, orné de bouquets de plumes blanches, dont l'intérieur, le dossier, les rideaux et le fond étaient de damas cramoisi, les garnitures extérieures de damas vert et or, et la courte-pointe cramoisie sur son dessus, verte et or sur ses côtés. Non loin, un premier lit de repos garni de même que le lit, et vers le milieu de la pièce, auprès d'une petite table, la niche où se tenait habituellement la marquise. Cette niche fameuse, haute de huit pieds et demi, longue de cinq pieds dix pouces, profonde de deux pieds dix pouces, se composait d'une carcasse en bois de chêne surmontée de quatre vases de fleurs en bois doré et glacé de rouge, couverte alternativement des deux damas de la tenture, et pouvant se clore par une paire de rideaux. Elle enfermait un lit de repos, ordinairement habillé de taffetas vert, et Mme de Maintenon, quand elle s'y étendait, se couvrait les jambes d'une couverture de satin, rouge d'un côté et vert de l'autre. Le Roi s'asseyait ordinairement, entre la cheminée et la porte de l'antichambre, sur un fauteuil appuyé à la muraille, et l'on plaçait devant lui chaque jour, pour le Conseil, une table qu'on emportait aussitôt après, et devant laquelle on posait deux tabourets, l'un pour le ministre, l'autre pour son sac. Au centre de la pièce, une autre table, sous un tapis traînant de velours rouge. A proximité de la niche, un paravent à cinq feuilles, parti de damas rouge et de damas vert et or. Enfin quatre banquettes, douze pliants, trois fauteuils à bois vert et or, recouverts de damas rouge encadré de damas vert et or ; une table à écrire de bois de violette ; deux petits bureaux en noyer, à marqueterie d'étain ; et enfin la chaise d'affaires garnie de velours cramoisi.
C'était faire sa cour que de montrer du goût pour ces riches ameublements qu'aimait le Roi, et l'on pense qu'en conséquence les courtisans usaient une belle part de leurs fortunes à emplir leurs maisons d'un mobilier superbe. Tous les meubles d'une chambre à coucher que donne l'archevêque Le Tellier à sa nièce, Mlle d'Aumont, à l'occasion du mariage de celle-ci avec M. de Beringhen en 1676, sont en argent.
De même, Mme de Sévigné nous apprend que la duchesse du Lude avait chez elle pour 27,000 écus de tables, consoles et guéridons d'argent. Le mobilier que Barbezieux avait placé dans son pied-à-terre de l'Etang valait 20,000 écus, nous dit Dangeau. La duchesse de Chaulnes possédera une table et deux guéridons d'argent, et une toilette de vermeil. ... Et jusque dans des milieux infiniment plus modestes on trouve le même luxe. Voici la chambre d'André Le Nostre en 1700 : La muraille est habillée de bandes de soie jaune alternant avec des bandes de tapisserie, d'un grand miroir à cadre de bois noir qu'ornent des cuivres dorés, de deux petites peintures religieuses, d'un portrait de la duchesse d'Orléans et d'un tableau figurant la Nuit. Au-dessus de la cheminée, une glace en trois morceaux ; de chaque côté, deux petits bustes d'enfants et deux bras de cuivre. Les meubles sont : un canapé.