DESSIN DE RINCEAU, PAR LEPAUTRE
geometriquesapparaissent plus rares. Partout des fleurs vivantes, groupées en épais bouquets, jaillissent en grosses gerbes, tombantes en lourdes guirlandes, des grappes de fruits, des feuillages surtout, couvrant à demi des amours bien portants et des nymphes plus plantureuses encore. Tout cela regorge de sève où respire une luxuriante vie. Les cartouches se sont multipliés, en même temps qu'ils ont grossi, et un renflement les borde souvent pour souligner encore leur relief. Leurs volutes tournent lentement, leurs contours se dessinent avec une sorte de plénitude charnue, les palmes répètent à l'infini leurs circonvolutions langoureuses.
D'autre part, partout, dans cette première moitié du xvii^ siècle, s'étale maintenant l'art du tapissier : même il triomphe d'une façon dangereuse pour la beauté du meuble. Dès le temps d'Henri m, le velours commençait à couvrir les chaises ; mais les bois, du moins, conservaient leurs lignes pures et nues. Maintenant les meubles dont les beaux contours étaient jadis le seul mérite, se dérobent sous de pesantes draperies : l'étoffe qui habille les murs, recouvre les portes, encadre les f e n ê t r e s, e nveloppe aussi les lits, comme elle
DESSUS DE PORTE, PAR COVSEVO.V. SALON DE LA GUERRE, PALAIS DE VERSAILLES.
garnit les sièges ou cache les tables, — et des tissus d'une richesse à étonner. . . .
Au lieu des légers pilastres et des fines colonnes de la Renaissance, ce sont maintenant des colonnes torses ou des balustres qui portent les ciels de lits, les tables, les sièges. Tout est recouvert, encore un coup, de draperies lourdes et superbes. Parmi toutes ces molles et somptueuses choses qui emplissent la chambre brille quelque miroir de prix ou luit doucement quelque cabinet d'ébène incrusté d'ivoire et de bronze, rehaussé de pierres rares. Et il faut bien le dire : tout ce lourd mobilier Louis xiii n'est pas d'un goût très fin.
Mais à mesure que le siècle s'avance, le goût s'épure comme la société. L'ornementation tend à se styliser à nouveau. Si l'étoiTe devient plus luxueuse encore, elle reprend dans l'ameublement un rôle plus modeste et il convient de s'en féliciter. Le faste devient écrasant, mais en même temps calme, ordonné, symétrique, — magistral. C'est le plein été d'un style dont la Renaissance avait été le printemps. Et ce qui caractérise l'art, c'est qu'il est devenu décoratif avant tout, — c'est-à-dire qu'en élevant une maison comme en composant un meuble, les artistes songent plutôt à faire un beau décor qu'une chose commode. Le mobilier n'est nullement conçu pour être confortable ; on veut seulement qu'il fasse un bel effet, et l'on ne conçoit le beau que dans le noble et le grandiose.
D'ailleurs, on n'avait pas la moindre idée de ce que nous appelons le confort et puisqu'on l'ignorait absolument, on ne se plaignait pas d'en manquer. On sait assez qu'à Versailles, une température glaciale régnait dans ces vastes pièces où Mme de Maintenon ne se pouvait tenir qu'à la condition de s'enfermer dans la guérite que nous avons décrite. Les sièges étaient moins faits pour qu'on s'y reposât que pour marquer les différences sociales, croirait-on : peu nombreux, on les classait, si l'on peut dire, comme les hommes dans la société, non selon leur mérite et leur agrément, mais selon leurs titres. Les fauteuils étaient toujours réservés aux plus importants personnages de l'assistance ; les autres devaient se contenter de pliants ; et à Versailles, à part quelques grands personnages, la plupart des courtisans restaient debout.
Voilà pourquoi le mobilier de l'époque glorieuse du Roi Soleil, s'il est très recherché à cause de sa beauté intrinsèque et de sa rareté, due à la fragilité de ses incrustations et de sa marqueterie, n'est plus très franchement goûté aujourd'hui, il faut
L'AMEUBLEMENT LOUIS XIV
le dire. II n'a pas sa place dans notre société ; il n'est pas fait pour nos besoins ; il répond à un idéal que nous n'avons plus.
Tout cet ameublement de la grande époque de Louis xiv est d'apparat et fait pour décorer. De même, la colonnade du Louvre n'est-elle pas un décor ? la porte Saint-Denis, de Blondel, également ? Ces lourds et magnifiques meubles, qui procuraient tant d'honneur, mais où l'on est si mal assis, ne nous conviennent plus. Ce mobilier de représentation nous semble fait pour orner une scène de théâtre.
Pour l'apprécier comme il convient, il faut donc se placer à un point de vue tout différent de celui qui peut servir à juger les mobiliers du xviii^ et du xix' siècle : puisque les meubles du Grand Siècle ne visent nullement à remplir ce qui est pour nous la qualité primordiale d'un meuble, c'est-à-dire à être commodes,
nous devons nous de-
mander seulement s'ils sont réellement décoratifs comme ils veulent l'être.
Mais, comme nous l'avons dit, le Grand Siècle n'a pas duré aussi longtemps que le Grand Roi et il y a dans le style Louis xiv deux grandes époques qu'il convient de bien distinguer. La fin du règne, les premières années du xviii^ siècle, c'est l'époque où triomphent en peinture Watteau (1684— 172 1), Claude Gillot (1673-1722), Lancret même : il y a quelque chose de changé en France. " A l'ornementation dérivée de l'antique, d'un mode noble et sérieux, succèdent des formes plus légères." A Notre- Dame, sur les boiseries de Robert de Cotte, les lignes sont invariablement courbes ; c'est un assemblage de volutes, une végétation conventionnelle, au milieu de laquelle apparaissent les coquilles et les fleurs naturelles qui s'épanouiront sous la Régence. Les Boulle eux-mêmes adoptent les lignes très sinueuses (à ce qu'il semble, du moins, car il est bien malaisé de distinguer leurs différentes manières). Enfin, le bois doré, sculpté avec un goût délicieux remplace souvent les orfèvreries et les matières précieuses. Et c'est peut-être sous cette dernière forme que le style Louis xiv est plus familier au public ; ce n'est pourtant pas ce style là que l'on peut appeler le style du Grand Siècle.