LES DEMEURES NOUVELLES
A LA suite de la crise séculaire que l'on appelle dans l'histoire de France la " Guerre de Cent ans," une profonde transformation s'opéra dans les mœurs, dans celles de la noblesse surtout. Les conditions d'existence s'étaient modifiées, l'ancienne aristocratie féodale était ruinée, les rapports entre seigneurs et vassaux étaient bouleversés de fond en comble : mœurs nouvelles auxquelles convenaient de nouvelles demeures.
L'invention de l'artillerie à feu, qui bouleversa l'art de la guerre dès la fin du xve siècle, devait contribuer à cette transformation. Les anciens châteaux-forts, capables de défier l'attaque de toute une armée de chevaliers vêtus de fer, ne pouvaient plus opposer que des murailles impuissantes aux coups de l'artillerie. Pour continuer de tenir son rôle de seigneurie suzeraine, l'aristocratie féodale eût été dans l'obligation de bâtir des forteresses sur un plan tout nouveau ; à quoi elle n'était plus assez riche, ni assez puissante. Aussi bien, sans se l'avouer, sans même s'en rendre compte, elle sentait que la royauté avait absorbé la plus grande partie de son action politique : ce fut ainsi que l'ancien château féodal, à partir de la fin du xve siècl t, ne tarda pas à se transformer en maison de plaisance.
Une autre circonstance, plus accidentelle celle-ci, contribua à ce changement, comme elle influa d'ailleurs profondément sur les conditions d'existence de la société française tout entière, nous voulons parler des expéditions militaires qui entraînèrent une grande partie de la noblesse au-delà des Alpes sous les règnes de Charles vm, Louis xn, et François i". Ces expéditions " ultramontaines " se poursuivirent pendant 65 ans. Nombre de ces
brillants seigneurs, visitèrent, dans les plaines de la Lombardie ou de l'Ombrie, de la Romanie ou de la Toscane, les jolies demeures, joyeuses et ensoleillées, les riantes et riches villas que la noblesse et le patriciat d'outre-monts s'étaient fait construire, entre des bouquets d'arbres harmonieusement disposés sur les bords de l'Arno ou de la Brenta. Et combien, au retour, leur parurent sombres et tristes les hautes tours massives, plongeant leur base noircie dans les eaux stagnantes des fossés où flottait un tapis de conferves, les courtines rébarbatives, les portes de chêne aux lourdes pentures de fer et les échauguettes en encorbellement que présentait aux regards le château de leurs aïeux.
Et voici que, de toute part, les vieux murs sont éventrés, percés de fenêtres aux meneaux élégants, les combles sont surhaussés et dorés à leur faîte, les tours et les galeries sont ajourées, les cours d'armes se remplissent de carrés de verdure découpés en arabesques fleuries, où jouent des fontaines : la vieille demeure féodale prend un aspect plus riant et plus joyeux.
De là il ne faudrait cependant pas conclure que, du jour au lendemain, à la lumière dorée des premiers rayons de la Renaissance, la noblesse française se soit décidée à dépouiller brusquement ses résidences de tout aspect militaire ou féodal : longtemps encore on y verra de hautes tours en forme de donjons médiévaux, au sommet desquelles la succession des merlons et des créneaux fera un jeu d'ombre et de lumière ; longtemps encore les châteaux seront entourés de larges fossés, où, sur l'eau verdâtre, voguera la souple blancheur des cignes ; longtemps encore, on n'y accédera que par des ponts-levis qui, en fait, ne seront plus, à vrai dire, que des ponts dormants ; — mais ce ne sera désormais qu'une image plus ou moins fidèle, plus ou moins sincère, de la vie militaire du vieux temps : pour reprendre l'expression de Violletle-Duc, la noblesse française continuerait pendant bien des années encore à "jouer" au château féodal. On en arrive même à multiplier les guettes, les hourds et les tourelles coiffées en poivrières, à faire saillir les mâchicoulis, à accrocher des guérites de pierre aux angles les plus saillants des murs ; à l'intérieur on continue à pratiquer des passages dérobés, à faire tourner des escaliers secrets, des couloirs en dédale brusquement interrompus, à aménager des caves immenses comme pour y amasser d'inépuisables provisions capables de suffire à un siège interminable : dispositions dont le château de Chantilly, si heureusement conservé, fournit un exemple brillant. Mais au premier coup