LES DEMEURES NOUVELLES
d'œil déjà, on peut juger que le monument n'est plus que le décor rajeuni d'une pièce que l'on sait ne plus devoir se jouer.
Au reste la noblesse n'en agissait pas seulement ainsi par le sentiment qui fait qu'on n'aime jamais avouer publiquement qu'on est devenu incapable de relever un rôle longtemps important et glorieux : les seigneurs de la fin du xve siècle conservaient, imprimées en eux, les traditions de vie journalière que des siècles leur avaient transmises et dont il leur était impossible de se défaire brusquement.
Dans les vieilles résidences féodales, construites principalement en vue de la défense contre des attaques toujours à craindre, ce n'étaient que tours et détours, galeries souterraines, portes dérobées, tourelles flanquantes, chemins de ronde aux issues mystérieuses. D'une existence commencée en de pareils logis, les hommes du temps avaient conservé des habitudes qui les eussent mis fort mal à l'aise dans les palais aux proportions symétriques, aux pièces carrées régulièrement disposées en longues enfilades, desservies par de hautes portes et de larges escaliers abondamment éclairés, telles que seraient les grandes demeures du xvne siècle. Ils affectionnaient ces mille coins et recoins auxquels leurs façons s'étaient accommodées, ces escaliers en colimaçon où glissait obliquement une lumière parcimonieusement ménagée, ces tourelles d'angle, pittoresquement accrochées, d'où le regard curieux surprenait les personnes longeant les murs d'enceinte ou traversant les cours.
Sous l'influence d'une civilisation toute différente de celle du vieux pays de France, nous parlons de la civilisation antique tamisée par les Italiens, ce mélange d'anciennes mœurs et d'aspirations nouvelles a produit l'architecture et tout l'art décoratif, y compris le mobilier, de la Renaissance.
Nombre d'érudits ont déjà fait remarquer que, pour paradoxale que serait la négation de l'influence exercée par les Italiens sur cette transformation de l'art en France à la fin du xve siècle — et nous prenons le mot " art " dans son sens le plus large, il ne s'agit pas seulement des créations des artistes, mais de celles des artisans — il serait d'autre part injuste de refuser aux Français l'originalité qu'ils ont su conserver en cette évolution. L'inspiration des architectes notamment resta presque toute française. Et nous parlons ici de la partie essentielle de leur œuvre. Pour s'en convaincre il suffit de prendre le plan d'une résidence seigneuriale construite en Italie, quand et celui d'une résidence construite en
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France à cette époque : entre l'une et l'autre on aura peine à découvrir des ressemblances. L'ossature même des monuments, s'il est permis de parler ainsi, demeurera jusqu'au règne de Louis xiv toute " de chez nous " ; s'il est vrai que quelques profils, quelques arabesques, quelques volutes, des "grotesques," pour reprendre le mot du temps, les cannelures de quelques pilastres et les acanthes de quelques architraves nous viennent d'outre-monts.
Du mouvement que nous signalons la royauté donna l'exemple. La Renaissance nous fait entrer dans la période de notre histoire où les classes élevées vont se modeler, de jour en jour davantage, sur les faits et gestes de la royauté, alors que celle-ci avait été jusque-là plutôt leur expression et comme leur emblème. Charles vm, ramena directement de Naples des menuisiers, des maçons, des peintres et des sculpteurs, un jardinier, Pacello de Mercoliano, qui entoura les châteaux de Blois et d'Amboise de jardins italiens. François Ier, ce roi chevaleresque, porta les derniers coups à ce qui pouvait subsister de la vie des anciens chevaliers. N'est-ce pas lui qui fit jeter bas le fameux donjon du Louvre, la grosse tour dont " mouvaient," ou pour prendre une expression plus moderne, dont dépendaient tous les donjons de France ? Il a fait élever les châteaux de Chambord et de Madrid : à Chambord l'œil s'accroche encore à des silhouettes féodales, la pensée y est portée à des rêves du vieux temps, d'où il semble se dégager encore de vagues et mouvants parfums : une féodalité d'opéra, à vrai dire ; mais le château de Madrid n'est déjà plus qu'une demeure de plaisance où l'on ne trouve plus la moindre trace des anciennes traditions.
Que si nous pénétrons à présent dans ces magnifiques demeures, nous nous y heurtons à une singulière surprise, produite par le contraste que l'intérieur en offre avec l'extérieur. Pensez à Chambord ou à Chenonceaux, à ces dentelles de pierre, à ces forêts de cheminées ouvragées, à ces escaliers ajourés qui tournent à l'ombre des pignons dentelés, à ces fines tourelles en surplomb : brillantes et capricieuses fantaisies, qui, en leur exubérante variété, séduiront encore au xixe siècle les imaginations romantiques. Mais à l'intérieur les murs sont nus et froids. Les lambris de bois euxmêmes, aux fines et harmonieuses ciselures qui tapissaient les vastes salles du Moyen-Age, ont disparu.
L'effet produit par les châteaux de la Renaissance est ainsi diamétralement opposé à celui qui caractérisera le style du xvmc siècle, où l'on est tout au contraire surpris de trouver des lambris
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surchargés des plus frivoles et gracieux ornements, aux lignes contournées et tarabiscotées, aux reliefs chantournés et recroquevilés, derrière des murailles d'un aspect sévère, lourd et massif parfois.
Quant aux maisons bourgeoises, on imagine que les modifications apportées par les hommes de la Renaissance y furent beaucoup moindres. La transformation de l'art de la guerre n'eut aucune action sur elle. On cherchait, au début du xvie siècle, à tourner le " regard " de la maison vers l'Orient, afin que, dès l'aube, elle fut " enluminée " par les premiers rayons du soleil. Afin que la maison fût solide on la bâtissait en pierres de taille ou de "liais" ; pour que la résidence en fût agréable, on l'entourait d'un jardin aéré. La maison devait être précédée d'une cour dallée de carreaux de faïence ou de pierres plates ; les murailles en étaient ornées, à la mode d'Italie, de médaillons, d'arabesques et de rinceaux. Un puits à margelle ronde, surmonté d'une ferronnerie ouvragée d'où pendait le seau d'étain, était creusé dans l'un des coins. Cette brève description est empruntée à des contemporains. Elle nous fait voir une demeure agréable et tranquille, où déjà l'on songe à ce que le Moyen-Age avait ignoré, à ce que peut-être aujourd'hui nous connaissons un peu trop, nous voulons dire le confort, — et où l'imagination n'a aucune peine à se représenter la bonne bourgeoisie du temps.