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La Société au xvine siècle— Distribution nouvelle des appartements— Petites pièces ET PETITS meubles— Cheminées de glaces— Lambris, tentures et papiers peints
• U début du xvin' siècle, la Société et les mœurs se transform.ut avec une rapidité surprenante. L’évolution n’est peut-être pas aussi profonde qu’on s’est plu à le dire : elle est moins superficielle, à coup sûr, que ne le ferait supposer l’époque de caprice et de légèreté qui s’ouvre avec la Régence.
Louis XIV, en mourant, avait commandé que le jeune dauphin fût conduit à Vincennes pour respirer un meilleur air. Ce premier départ fut le signal d’une dispersion générale : les palais de Versailles et de Marly, assombris par toute une suite de deuils, se vidèrent comme par enchantement. Les courtisans, longtemps comprimés par l’étiquette, se ressaisirent. Un petit nombre d’entre eux se groupa autour du Régent pour prendre part aux fêtes du Palais-Royal, du Luxembourg, de la Muette, d’Asnières, mais la plupart regagnèrent leurs hôtels ou leurs terres. La vie mondaine cessa d’être concentrée sur un seul point. Il n’y eut plus de cour de France.
Chez les uns, chez les autres, et surtout autour des femmes d’esprit, des groupes se formèrent. A Paris, chez la marquise de Lambert, à Sceaux, chez la duchesse du Maine, à l’hôtel de Sully, à l’hôtel de Léon, des cénacles s’improvisèrent. Le président Hénault, Voltaire, Montesquieu, cent autres beaux esprits, renouvelèrent ces royautés de la conversation qui, un siècle auparavant, avaient donné la vie aux “ ruelles ” de la Fronde.
Les classes, en même temps, se rapprochèrent. Rue Quin-
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campoix autour de la banque de Law, à l’Opéra les soirs de bal, cherchant fortune ou bonne fortune, seigneurs et bourgeois se coudoyèrent. Pis encore, les compagnons du Régent, les Canillac, les d’Effiat, les Nocé, les Noailles, s’acoquinèrent à leurs valets, et afin de mieux ressembler à ces pendards ou bons à pendre, prirent le nom de roués, ou bons à rouer. Pour avoir subi pendant tout un règne les lois de l’étiquette, la société ne voulait plus supporter que ses propres caprices.
Certes la cour, peu à peu, se reformera. Mais Louis xv n’avait pas l’apparat sévère de son aïeul, et d’ailleurs il était trop tard pour revenir en arrière. L’anglomanie aidant, voici ce qu’on verra vers 1760, dans les appartements du prince de Conti, au Temple, et ce que nous peindra le charmant tableau du Thê à r Anglaise dans le Salon des quatre glaces.
Autour d’une table ont pris place le bailli de Chabrillant et le mathématicien de Mairan : la princesse de Beauveau, debout, leur verse à boire. Sur le devant, les comtes de Jarnac et de Chabot, mangent, debout, des gâteaux. Le président Hénault, tout de noir vêtu, est assis devant un paravent. Aucun valet pour le service. La comtesse d’Egmont, la jeune, née Richelieu, tient une serviette et porte un plat, et la comtesse d’Egmont, la mère, coupe un gâteau. La maréchale de Mirepoix verse du thé à Mme de Vierville. Le prince de Conti est assis auprès de l’intendant Trudaine, tandis que Mozart, enfant, touche du clavecin, et que Jeliotte, debout, chante en s’accompagnant de la guitare ;
De la douce et vive gaieté
Chacun ici donne l’exemple . . .
Faut-il s’étonner qu’une telle intimité, si éloignée des réceptions cérémonieuses de Versailles, ait eu sa répercussion sur le mobilier de l’époque, et ait modifié de fond en comble l’appartement tel que l’avaient conçu les contemporains du Grand Roi ? Dès les premières années du nouveau règne, c’est un bouleversement complet. Palais, hôtels, maisons bourgeoises, changent à vue d’œil. Pour satisfaire les goûts nouveaux de bien être et de confortable, les architectes de la Régence changent radicalement
L’AMEUBLEMENT LOUIS XV
la distribution des appartements. Autant dire — si nous songeons aux enfilades de grandes chambres du siècle précédent—qu’ils inventent de toutes pièces la distribution moderne des appartements ;
“Avant ce temps,” dit un contemporain, “on donnait tout à l’extérieur et à la magnificence. A l’exemple des bâtiments antiques et de ceux de l’Italie, que l’on prenait pour modèles, les intérieurs étaient vastes et sans aucune commodité.
C’étaient des salons à double étage, de^ spacieuses salles de compagnie, des salles de festins immenses, des galeries à perte de vue, des escaliers d’une grandeur extraordinaire. Toutes ces pièces étaient placées sans dégagement au bout les unes des autres : on était logé uniquement pour représenter, et l’on ignorait l’art de se loger commodément et pour soi. Toutes
ces distributions agréables, que l’on admire aujourd’hui dans nos hôtels modernes, qui dégagent les appartements avec tant d’art, ces escaliers dérobés, toutes ces commodités recherchées, qui rendent le service des domestiques si aisé et qui font de nos demeures des séjours délicieux et enchantés, n’ont été inventés que de nos jours : ce fut au Palais Bourbon, bâti par Lassurance
DESSIN d’alcôve par CUVILLIER FILS.
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en 1722, qu’on en lit le premier essai, qui a été imité depuis en tant de manières.”
Dès lors tout se transforme. La chambre à coucher perd son rôle de grand apparat. La mode n’est plus de recevoir couché mais assis, et le salon, surtout le petit salon de compagnie, remplace la ruelle des Précieuses. L’alcôve est toujours de mise, mais sa dignité s’est féminisée pour devenir de la grâce. C’est désormais un réduit mystérieux, garni de glaces, où des rideaux, élégamment drapés, ne laissent pénétrer qu’un agréable demi-jour. C’est l’asile des amours chanté par Bernis et les poètes légers :
Dans une alcôve parfumée Impénétrable au dieu du jour,
La Pudeur sans être alarmée Dort sur les genoux de l’Amour.
En même temps, le grand salon de réception, trop solennel pour les petits hôtels que se font construire les financiers enrichis par le système de Law, ou leurs amies les belles impures, s’efface devant le salon d’assemblée ou de compagnie, plus intime, plus restreint, plus facile à décorer et à meubler. C’est la pièce commode et hospitalière, où l’on réunit ses amis, où l’on cause, où l’on fait de la musique. Les plus fastueux poussent le luxe au point de la faire construire en double dans leur hôtel : salon d’hiver au nord, salon d’été au midi. On a trop grelotté ou étouffé à Versailles : on veut désormais ses aises.
Spécialisation non moins utile, la salle à manger fait son apparition dans l’appartement. Entrée bien modeste, assurément: de toutes les pièces c’est la plus simple, celle où le luxe et l’élégance du décor sont le moins prodigués, mais du moins y laisse-t-on à demeure la table à manger que l’on n’a plus besoin de dresser à chaque repas dans la chambre ou dans le salon d’apparat.
Chambre à coucher, salon, salle à manger : l’appartement moderne est créé. Mais à côté de cette trinité domestique, que nous pourrions appeler le nécessaire, prend naissance un charmant superflu. De petites pièces, inconnues aux âges précédents, des
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antichambres, des cabinets, des salles de bains, des chambres de repos, et la plus intime de toutes, le boudoir, encadrent la grâce féminine et servent de théâtre à cette comédie à surprises et à cachette que vont jouer les galantes amies du Maréchal de Richelieu.
Une telle métamorphose, n’en soyons pas surpris, ne se fait pas sans protestations. Les défenseurs du grand art gémissent de ce qu’ils appellent la décadence du goût. Architectes et philosophes unissent leurs critiques : “ A-t-on un palais ? ” dit l’auteur de P Amî des hommes (1759), l’irritable marquis de Mirabeau, “il faut y trouver appartement d’hiver, appartement d’été, appartement de bains, entresols, cabinets, garde-robes, TROPHÉE, PAR G.-M. ^oudoirs, cabioets de livres, garde-robes de proprêté, communications, escaliers dérobés, etc. Il faut des jours à tout cela, et l’architecte désorienté, obligé d’opter entre le public et le particulier qui le paye, abandonne Vitruve et prend Dédale pour maître. Il livre au décorateur sa cage contournée, celui-ci cherche des angles et des crochets, dérobe la cheminée, cache les portes, niche le lit, proportionne les panneaux ; le vernis et les glaces font le reste. S’il se trouve dans l’antique mobilier quelque beau morceau de peinture et de sculpture, il ne peut aller aux places — lisez ; on ne sait où l’accrocher — et il faut qu’il regagne le garde-meuble.” Diderot écrira huit ans plus tard :
“ Il n’y a presque plus aucune occasion de faire de grands tableaux : le luxe et les mauvaises mœurs qui distribuent les palais en petits réduits anéantissent les beaux ouvrages.” Il est impossible de se montrer moins clairvoyants.
La vérité, c’est que la nouvelle distribution des appartements allait entraîner l’évolution la plus