TROPHÉE CHAMPÊTRE POUR MARQUETERIE, PAR WATTEAU JEUNE
BIBLIOTHÈQUE DE L’ART DECORATIF
mais renflent les panses, les gondolent, les chantournent. C’est une exubérance de formes charmantes et folles, où l’ébéniste perd le sentiment de la logique et de la convenance au point de donner à ses meubles à la fois des formes ventrues et rentrantes, comme s’il prenait pour modèle l’arc même du dieu Eros, Certaines commodes en “ arbalète ” — le terme est de Cressent, le virtuose du genre — ont les faces latérales si peu parallèles que les tiroirs, obligés d’épouser un tracé rectiligne, laissent de chaque côté d’énormes espaces vides sans emploi. C’est d’un illogisme absolu.
“ L’horizontalité de la plaque de marbre qui recouvre la commode,” dit Paul Mantz, “était une fatalité qu’il fallait subir : on s’y résigna. Mais quelle belle part on fit à la courbe partout où elle pouvait se montrer ! Dans la saillie qu’il forme au dessin du meuble, le marbre se découpe, se renfle ou se creuse, de façon à donner des dessins énergiques. Vus de face, la commode, le médaillier, l’encoignure n’ont pas la verticalité d’une muraille. Ils s’arrondissent comme des panses gonflées, ils s’infléchissent comme des outres vides, et, agissant de la même façon sur les faces latérales, ils font les plus grands efforts pour ne pas ressembler à un cube, vils y parviennent si bien qu’on a parfois de la peine à les placer dans les angles du salon ou de la chambre. Les ébénistes réalisent ainsi leur rêve, c’est-à-dire le minimum dans la ligne droite, la suppression presque absolue de la surface plane.”
Il y a mieux. Cette fantaisie si peu rationnelle des formes n’est rien auprès du caprice vraiment désordonné de l’ornementation. Sous le ciseau d’artistes dont nous donnerons plus loin quelques noms, l’or moulu se contourne à l’entrée des serrures, se noue en poignée à chaque tiroir, enlace les pieds massifs, serpente sur les ceintures, ou retombe en chute dans les angles. Des singes sautent à la corde. Des personnages de la Comédie italienne jouent parmi les rinceaux. Des têtes de femmes, d’une expression toute moderne, mêlent la figure humaine à ce décor irréel. C’est de l’enrichissement sans but, de l’ornementation pour le plaisir d’orner, des tours de force de ciselure et de dorure prodigués par virtuosité d’artiste, un feu d’artifice, où quelques
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lumières discrètes auraient suffi à souligner les lignes du meuble.
Ce n’est pas tout. L’imagination des ébénistes se fait jour aussi dans le choix des bois, dans les marqueteries de diverses couleurs, vases de fleurs, oiseaux, papillons. Les tablettes de marbre elles-mêmes font appel aux carrières les plus lointaines, aux espèces les plus rares et les plus coûteuses. Brèche d’Alep, bleu turquin, marbre de Flandre, marbre d’Antin ou de Memphis, portor, brèche violette, marbre blanc, combinent l’inépuisable variété de leurs veines avec les bois de rose, les satinés, les amarantes, les acajoux des bâtis.
Vers 1750, le vernis rouge, ou le petit vert de Martin, entre en scène. La commode est devenue un meuble unique de caprice et de fantaisie lorsque le souffle d’austérité “à la grecque” vient glacer ses formes, et leur faire perdre une partie de leur charme en les assagissant. Mais avant de rentrer dans la mesure et le calme, la commode met au monde un enfant de l’amour, le chiffonnier, ou plutôt la chiffonnière^ dont les premiers exemples paraissent dès 1750. Avec ses tiroirs superposés et minuscules, bons tout au plus pour ranger des billets doux, des bijoux ou des jouets d’enfants, le chiffonnier est la personnification de l’époque futile où il voit le jour. Il prend place avec les boîtes à poudre, les robes à paniers et les chaises à porteur en vernis- Martin.
Tables et consoles— Servantes et tables volantes— Serre-papiers— Bureaux CYLINDRIQUES— Fauteuils— Bergères et marquises
PASSONS à d’autres parties de rameublement.
La rupture d’équilibre apparente, dont les maîtres du bois jouent avec une adresse si téméraire dans les gros
meubles, n’épargne pas les pièces plus légères qui doivent au plus haut point dégager une impression de solidité et de sécurité. Nous voulons parler des tables et des sièges.
Par quel contresens l’art du contourné et du tarabiscoté vient-il s’attaquer aux pieds d^ table, à ces quatre colonnes de l’édihce, que le Grand Siècle avait renflées en gaines ou renforcées en consoles, et que la Régence courbe en S, amincit jusqu’à la fragilité, rentre ou ressort en pieds de biche, avec un mépris, sinon réel du moins très apparent, des aplombs ? Passe encore pour le chantournement de la tablette, bien que le but utilitaire de la table soit singulièrement méconnu dans ces formes irrégulières et imprévues. Passe pour le contour capricieux de la ceinture, qui épouse le chantournement de la tablette et peut prêter à la décoration des ressources nouvelles et savoureuses. Mais les pieds ! Il fallait vraiment le talent inouï de ces découpeurs et assembleurs de bois pour faire admettre un tel défi à la raison.
Est-ce à dire, au point de vue décoratif, que la table Louis XV ne reste pas une petite merveille ? Bien au contraire, et de même que pour la commode, l’alliance du bronze et des bois exotiques a produit de véritables chef-d’oeuvres. Quand le
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bois doré intervient, comme dans les tables d’appui, dans les consoles, dans les encoignures, avec ses charmants caprices de rocailles, de dragons fabuleux, de fleurs baroques, nous avons devant nous des meubles d’une richesse incomparable.
Ce sont en même temps — ce qu’on ignorait jusqu’alors — des meubles de commodité et d’usage. Avec les nouvelles mœurs, avec la mode des petits appartements, la table a perdu ses dimensions énormes. Il faut qu’on puisse la déplacer à volonté, la mettre à côté du fauteuil où l’on lit, du foyer où l’on se chauffe. L’ingéniosité des ébénistes invente à plaisir des formes et des combinaisons pour l’alléger, la plier à ses nouvelles fonctions, la rendre en un mot ce qu’elle est dans la vie moderne : le meuble d’intérieur par excellence.
Voici les premières tables rondes, puis les tables à abattant^ les tables ambulantes^ les tables chiffonnières^ les tables à écran.
Vers 1750, on crée les amusantes tables en croissant : la turquerie a donné l’idée de cette forme fantasque.
Dans la chambre à coucher,
on voit apparaitre la table-toilette dont l’usage devient général après la Régence (la table de nuit date de la même époque), où la verve inépuisable des ébénistes se donne carrière pour combiner des tiroirs et des compartiments avec les bois les plus rares des Indes.
Dans la salle à manger, on invente la table à rallonges qui s’ouvre en deux parties pour recevoir au milieu un ou plusieurs plateaux de bois. Pour les petits soupers sans apparat, où la présence des domestiques pourrait être une gêne et un embarras.
FAUTEUIL EN BOIS SCULPTE AVEC GARNITURE DE TAPISSERIE. PALAIS DE FONTAINEBLEAU.
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on imagine de placer à côté de la grande table des petites tables, ou servantes^ munies de deux ou trois tablettes et toutes garnies, pour que les convives puissent se servir eux-mêmes, sans l’aide de valets indiscrets. On va plus loin. D’ingénieux
mécanismes font surgir des tables du parquet aux yeux des invités stupéfaits. Dès 1762, on s’émerveille d’en voir une au château de Choisy qui s’élève de dessous le plancher et se rabaisse à chaque service. En 1769, ce prodige est dépassé : l’auteur des Mémoires secrets salue l’apparition des tables volantes : “ On voit, dit-il, au Louvre une table volante merveilleuse pour sa construction : elle doit être placée à Trianon et est bien
supérieure à celle de Choisy par la simplicité du mécanisme. Elle s’élève comme celle-là du fond du parquet, couverte d’un service avec quatre petites tables appelées servantes, pour fournir aux convives les ustensiles dont ils ont besoin et se passer d’officiers subalternes autour d’eux. Elle redescend avec la même facilité, et, dans l’intervalle où on la recouvre, des feuilles de métal remplissent le vide et forment une rose très agréable au coup d’œil. Cette machine est du sieur Loriot, artiste connu par plusieurs secrets.”
L’intérêt de ces inventions, qui tiennent plus de la mécanique que de l’ébénisterie, ne devait pas survivre aux petits soupers. Mais il n’en est pas de même des ingénieuses modifications qui s’appliquent à la table à écrire, et, par étapes successives, arrivent à en faire le bureau cylindrique.
L’évolution est curieuse. Déjà très riche au xviF siècle, la table à écrire se complique à la Régence d’un gradin disposé en casiers où l’on peut mettre et classer ses papiers, et qui devient le serre-papiers quand des tiroirs viennent remplacer les tablettes ouvertes. C’est un meuble à part, fabriqué en bois d’amarante, en satiné, en laque, et garni de bronzes dorés. Mais bientôt le serre-papiers ne fait plus qu’un avec la table, et, vers 1750, on imagine de fermer les tiroirs par un abattant cylindrique : le bureau proprement dit est créé : “ Ce n’est plus, dit Jacquemart, cette loyale grande table accessible au regard et voisine du cartonnier où se classaient les titres et les correspondances ;
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surmonté d’un casier à tiroirs, il peut rentrer incontinent sa tablette glissant à rainures et dérober aux curieux les papiers qui le couvrent au moyen d’un cylindre instantanément abaissé et fermant à clef.”
Mais si le bureau est devenu un meuble mystérieux, dérobant son intérieur aux regards, il rachète par le luxe de son enveloppe extérieure ce qu’il peut avoir de dissimulé. Plaqués de bois de rose, de violette, ornés de moulures, de chutes et de pieds en bronze, les bureaux Louis xv comptent parmi les plus beaux modèles d’une époque qui fut si riche en merveilles d’ébénisterie. En douterait-on qu’il nous suffirait de citer, au Louvre, 1 e bureau du Roi, chef-d’œuvre incontestable et incontesté.
Si les meubles parlaient — et les nouvellistes du xviip siècle leur ont plus d’une fois prêté une voix — ce sont les
sièges qui auraient certainement les choses les plus intéressantes à nous conter. Aucun meuble en effet n’a mieux redété son époque, accusé le changement des mœurs, des habitudes, des usages, la disparition progressive du cérémonial et de l’étiquette, le goût croissant pour le bien-être et le confortable, qui fait écarter les sièges de la muraille pour les grouper autour du foyer.
Voyez plutôt les fauteuils. Du vivant du grand roi, ce vaste siège à dossier droit, carrément assis sur quatre pieds avec des bras en équerre, a-t-il l’air d’autre chose que d’un meuble d’étiquette, de représentation .? Donne-t-il la moindre impression d’aise, de détente, de délassement ? Un trône tant qu’on voudra, un meuble