DESSIN DE CARTOUCHE, PAR A. PEYROTTE
mobiliers tout-faits qui prennent pignon sur rue, au grand dommage, dit Roubo le fils, de la qualité intrinsèque: “Ils s’ingèrent, dit le fameux menuisierébéniste, à fournir des meubles tout finis aux particuliers, trompent ceux-ci, déprécient la main-d’œuvre, et poussent, par l’avilissement des prix, l’ouvrier à ne plus rien soigner.”
Les clients se laissent-ils bien aussi complaisamment tromper ? En fait, dans cet assaut de luxe et de prodigalité, où la victoire doit rester aux gros sacs d’écus, toute une catégorie d’acheteurs, moins fortunés ou plus avisés, se contente de l’apparence et de l’extérieur. On veut jeter de la poudre aux yeux à bon compte, écraser ses rivaux avec un mobilier tapageur et à bon marché. Tant pis si c’est aux dépens de la solidité. Ecoutez plutôt le sévère marquis de Mirabeau : “ L’homme choqué du luxe de son égal n’a point de repos qu’il n’ait en quelque sorte pris sa revanche. Cependant comme tout le monde n’est pas absolument fol, l’esprit vient dans plusieurs au secours de la bourse. De là les recherches futiles et répétées de ce que l’on appelle goût ; de là les malfaçons partout pour épargner la matière et, mettant tout à l’extérieur, pour faire valoir par le tour ce qui n’a nulle valeur au fond. L’épargne sur l’espace est devenue commodité, sur la profondeur élégance, sur la matière délicatesse, et tout en est venu au point
qu’un jeune chat, enfermé dessin de cartouche, par a. peyrotte.
par malheur dans l’appartement d’un grand seigneur, peut en son absence avoir détruit tout le mobilier, de façon que non seulement les ornements, mais les lits, les tables, les chaises aient besoin d’être renouvelés.”
Nous aurions tort, on le voit, de prendre les plaintes de Roubo trop à la lettre. Ce professeur de coupe et d’assemblage — r Art du menuisier est resté un modèle, non seulement pour la reconstitution des formes du xviiF siècle, mais m.ême pour les travaux modernes du bois — ne doivent pas diminuer notre admiration pour les ébénistes de Louis xv. Elles prouvent tout au plus qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et que les critiques que l’on fait aujourd’hui à la main-d’œuvre du faubourg Saint-Antoine étaient déjà de mise en 1769. En réalité, jamais le choix des matériaux, le souci de leur mise en œuvre, le bon goût dans la disposition des accessoires décoratifs n’a été poussé aussi loin.
Voyez les bois.
Dès le xviF siècle le sombre noyer s’est trouvé délaissé. Il a fait place aux bois clairs et variés de couleurs, que la Compagnie des Indes rapporte à pleines cargaisons des colonies. C’est le satiné rouge et jaune des Antilles, le thuya, le bois de rose, l’amarante, le bois de violette — que ce nom est donc plus joli que l’affreux palissandre ! — le bois de citron, qui n’est autre que le jasmin des Antilles. La mode de l’exotisme s’en mêlant, le goût pour ces bois clairs, riants, adaptés au décor ambiant, devient vite une passion. Sur les cent sortes de bois qu’emploient les ébénistes vers 1750, les deux tiers viennent d’Asie, d’Amérique ou d’Afrique.
Mais ces jolis bois sont rares, ils sont chers. On les emploie en placages et, pour éviter les grandes surfaces, on garnit les meubles, à la façon des mosaïstes, avec de menus morceaux disposés en arêtes, en damiers, en losanges : la nécessité d’économiser une matière précieuse conduit à une décoration exquise, où les différentes tonalités des bois se font valoir mutuellement, où le bois de rose voisine avec le bois de violette, où l’amarante se rehausse des filets blancs du citronnier.
On va plus loin. De ces formes géométriques, nos maîtres ébénistes arrivent à de véritables mosaïques de bois de rapport, telles que les intarsîatori d’Italie en imaginaient au xv* siècle : les teintes naturelles ne leur suffisant plus, ils soumettent le bois aux teintes artificielles et l’emploient à composer de véritables tableaux.
“ D’abord,” dit Jacquemart, “ ce furent des bouquets de fleurs avec leur coloris naturel, leurs feuilles variées de toutes les nuances du vert ; puis les trophées d’instruments de musique ou d’instruments champêtres se suspendirent à des rubans aux couleurs vives ; de la bergerie aux emblèmes amoureux il n’y avait qu’un pas, et les carquois, les flambeaux couronnés par les colombes obligées, surgirent de toutes parts ; mieux encore, dans des médaillons entourés de guirlandes, on coucha les bergères aux robes de satin parmi les verdures bocagères ; on vit les pastorales coquettes de Boucher envahir les panneaux des secrétaires, les flancs des commodes, et couvrir les bonheurdu-jour.”
Fait surprenant ! Tandis que les fameux placages d’écaille et de cuivre de Boulle, exécutés sur des surfaces planes ou régulièrement arrondies, ne présentent qu’une solidité relative et demandent sans cesse des réparations, les ébénistes de Louis xv arrivent à une si prodigieuse habileté qu’ils parviennent à plaquer leurs mosaïques pour une durée presque infinie sur les surfaces gondolées, boursouflées, tarabiscotées de leurs commodes. Après des siècles d’existence, leur œuvre n’a pas plus souffert que ces mosaïques romaines, si solidement cimentées, que l’on met au jour dans les sables africains.
Après les bois, les bronzes.