‹ L'ami de la maison; comédie en un acteChapitre 14 sur 25 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

FRÉMINES, puis JULIE.

Frémines, resté seul, chantonne, hésite, puis, tirant un couteau de sa poche, il fait sauter le dernier bouton de son gilet. — Là! (Il sonne; Julie paraît.) Julie... Il vient de m'arriver un accident. Un bouton de mon gilet a sauté... il ne tenait plus bien! Vous seriez mille fois aimable si vous consentiez à me le recoudre.

Julie. — Bien, monsieur, je vais chercher mon panier à ouvrage. (Elle sort.)

Frémines, chantonnant. — Ne tombez jamais dans les fers de Lise! (II va fermer à clef la porte du fond.) Vous gémiriez chaque jour ! (II rapporte la clef sur la cheminée.) Car elle a pris pour devise!... Plus d'amour!

Julie, apportant un panier à ouvrage et le guéridon de droite. — Monsieur veut-il retirer son gilet, ou faut-il le recoudre à même sur lui?

Frémines. — A même... c'est plus simple.... (Ils s'installent.)

Julie, cousant. — Monsieur est bien?

Frémines. — ■ On ne peut mieux.... Brouin... broum.... (Silence.) De quel pays êtes-vous, ma fille?

Julie. — Monsieur me l'a déjà demandé.

Frémines. — C'est vrai. Je ne me rappelais plus.... Vous êtes du Midi.

Julie. — ■ Je suis Biérotte.

Frémines. — S'il vous plaît?

Julie. — Ça signifie : de Biarritz.

Frémines. — Ah!... Elles sont jolies, les filles, dans votre pays.

Julie. — Monsieur est bien bon.... Y a mieux que nous!

Frémines. — Mais non, je vous assure. (Un temps.) Comme ça, vous êtes Biérotte.... C'est très curieux, très curieux!

Julie. — Le pays a du pittoresque.... Monsieur y est allé?

Frémines. — Pas personnellement! Mais j'ai parlé à des gens qui avaient voyagé par là.

Julie. — Ah!... Voilà!... J'ai fini. (Elle casse le fil.)

Frémines, soupirant. — Déjà!

Julie, reportant le guéridon à droite. — Monsieur n'a plus rien à me demander?

Frémines, avec passion. — Oh! si!... (Honteux.) Voulez-vous être assez gentille pour ajouter une bûche au feu.

Julie. — Bien, Monsieur. (Elle sort.)

Frémines, seul. — Sacristi de sacristi! je me conduis comme un collégien! De l'audace, allons! (Il tire son couteau et fait sauter un autre bouton de son gilet.)

Julie, rentre à gauche avec une bûche et ferme la porte dont elle prend la clef. — Une bûche suffira, je pense. (Elle dispose la bûche.) La température est bonne. (Elle vole la première clef sur la cheminée.)

Frémîmes, qui n'a rien vu. — Julie... je suis désolé de vous ennuyer encore... je ne sais quel maladroit de tailleur m'a cousu ce gilet.... Uu autre bouton qui a sauté!

Julie. — Encore?

Frémines. — C'est désolant comme on travaille mal maintenant; vous voulez bien me le recoudre, ce bouton?

Julie. — Je suis aux ordres de monsieur. Je suis trop heureuse de rendre service à monsieur. (Ils s'installent.)

Frémines. — Moi, ça me gône de vous demander cela.

Julie, cousant. — Pourquoi donc?

Frémines. — Parce que, jolie comme vous êtes, vous ne devriez pas faire ce métier.

Julie. — Il n'y a pas de sot métier.... (Un temps.) Il fait chaud ici!

Frémines. — Désirez-vous que j'ouvre la fenêtre?

Julie. — Non, monsieur attraperait du mal.... Si monsieur le permet, je me donnerai un peu d'air. (Elle entr'ouvre son corsage.)

Frémines. — Certainement que je le permets! certainement?

Julie. — Ah? ça fait du bien!

Frémines, ému. — Oui, ça fait du bien! Donnez un peu plus d'air, ne vous gênez pas!

Julie. — Vous êtes bien bon... je reprends mon travail.

Frémines, de plus en plus ému. — C'est à vous, toutes ces épaules-là?

Julie, riant. — A qui voulez-vous que ce soit?

Frémines, timide. — A moi !

Julie. — Vous plaisantez!

Frémines. — De l'audace! (Il l'embrasse dans le cou.)

Julie, feignant de se sauver. — Oh !

Frémines, gauche. — Je vous ai fâchée!

Julie. — Pas précisément... j'ai été un peu surprise.... Vous auriez dû prévenir.

Frémines. — Voyons, Julie... approchez.... (lll'attire sur le canapé.)

Julie. — Monsieur... prenez garde... vous allez vous piquer...

j'ai laissé mon aiguille.... Il faut que j'arrête mon fil.

Frémines. — Peu importe. Nous n'en avons plus besoin. Il y a

entre nous un lien plus fort... Julie.... Ecoutez-moi.... Vous me

plaisez infiniment.

Julie. — Vous me l'avez prouvé.

Frémines. — Et moi... est-ce que je vous déplais?

Julie. — Oh! non.

Frémines. — Qu'est-ce que vous gagnez chez moi?

Julie. — Ce que je gagnais ailleurs! iO francs par mois... avec le vin.

Frémines. — Une figure comme celle-là! 40 francs par mois!

Julie. — Avec le vin!

Frémines. — Avec le vin! Ça crie vengeance! Julie vous êtes exquise! Je vous augmente.

Julie. — Vrai?

Frémines. — Je vous donne 100 francs par mois.... Non, ce n'est pas assez! je vous donne 200 francs par mois... sans le vin!

Julie. — Sans le vin? A la bonne heure! Vous êtes juste, vous.

Frémines. — Je t'adore! (Il l'embrasse.)

Julie. — Moi, je vous ai aimé tout de suite; vous êtes si courtois!

Frémines. — J'ai la tradition de la vieille galanterie française, celle de... Chose... Machin....

Julie. — Lauzun et Richelieu.

Frémines. — Le cardinal de Richelieu.

Julie. — Pas le cardinal! le duc.

Frémines, surpris. — Hé... vous avez fait vos études?

Julie, croisant les jambes. — J'ai des humanités.

Frémines. — Voyez-vous! (il lui prend la main.) Elles sont douces vos mains! Et soignées... très soignées.

Julie. — Ne les regardez pas.

Frémines. — ^ A la bonne heure! Elles ne sont pas gâtées par les gros ouvrages....

Julie. — Je mets des gants pour faire le ménage.

Frémines. — Vous m'en direz tant! (La regardant.) Je n'avais pa& vu Ça! (Il soulève un peu la robe du bout des doigts et découvre, chastement, le bas du jupon.) Vous avez des dessous peu ordinaires, mon enfant.

Julie. — Penh! une occasion.

Frémines. — Vous me donnerez l'adresse! Et c'est en gagnant 40 francs par mois que vous pouvez vous acheter des dessous de 25 louis.

Julie. — Ça ne vaut pas 25 louis. Et puis je suis très économe.

Frémines. — En vérité? (Il se lève.) Eh bien, continuez! Avec de l'économie et de la conduite, on arrive à tout.

Julie. — Monsieur s'en va?

Frémines. — Oui... vous pouvez fermer... je préfère remettre l'expérience à une autre fois.

Julie. — Oh! Pourquoi....

Frémines. — Parce que je ne trouve pas naturel qu'une femme

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de chambre ait de la vraie dentelle à ses chemises et des souvenirs historiques dans sa conversation; j'ai de la méfiance.

Julie. — Ce n'est pas gentil! (Elle va à lui.) Moi qui me préparais à vous aimer de tout mon cœur....

Frémines. — Etouffez ce fol amour! (Il va à la porte du fond.) J'oubliais que je l'avais fermée.... (Il va à la cheminée.) Où est la clef? Je l'avais placée là!

Julie. — Je ne sais pas. Ne vous occupez pas de ça.... (Elle le suit.)

Frémines, allant à l'autre porte. — Fermée aussi? Voilà qui est rnide! Vous nous avez enfermés....

Julie, l'attirant vers le canapé. — Qu'est-ce que ça fait, je t'adore!

Frémines. — Les clefs... tout de suite, ou je crie!

Julie, même jeu. — Edouard... aimons-nous!

Frémines. — C'était un guet-apens! Au secours... à moi! à moi !

Julie. — Ne hurle donc pas comme ça, il n'y a personne.

Frémines. — A moi... à moi!... je ne veux pas! je ne veux past à l'assassin! à l'assassin! (La porte du fond s'ouvre.)

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