SCÈNE IV
Les Mêmes, JULIE.
^me Frémines. — Mademoiselle, tout à l'heure, j'ignorais qui vous étiez.
Julie. — Je l'ai bien pensé, madame.
^me Frémines. — Pourquoi ne pas m'a voir avertie?
Julie. — Ce n'était pas dans mes instructions.
ADRIEN, PAS DE VIOLENCE!... OU j'aPPELLE
Adrien, qui a lu la lettre ci-dessus. — M* Gaffarel me vante votre intelligence, votre tact et votre à-propos....
Julie. — J'ai la grande habitude de ces missions; c'est la vingtième que j'accomplis.
M""^ Frémines. — La vingtième!... Et vous avez réussi chaque fois?
Julie. — Chaque fois. C'est un tour de main à attraper.
Adrien. — Vous nous garantissez le succès?
Julie. — Je pourrais vous fixer à une minute près, l'heure à laquelle on constatera le flagrant délit.
M""^ Frémines. — C'est prodigieux!
Adrien. — Hein? A quelle précision on arrive, maintenant.
Julie. — Le sujet qui nous occupe ne présente pas de grave résistance; il y a trois sortes d'hommes : les violents passionnés, les timides réfléchis et les indilîerents. Le sujet appartient à la classe des timides réfléchis.
M"'" Frémines. — Je l'aurais plutôt rangé dans la classe des indifférents !
Julie. — Oh! pas du tout! Le sujet est loin de l'indifférence.
M'"*^ Frémines. — Vous avez déjà pu vous rendre compte?
Julie. — A certains indices qui ne me trompent jamais.
Adrien. — Et vous n'êtes ici que depuis hier!
Julie. — D'abord, Monsieur m'a beaucoup regardée....
jyime Frémines. — Je n'avais pas remarqué....
Julie. — Il me dérange pour les moindres objets... il met du temps à se servir quand j'offre le plat....
Adrien. — Est-ce très significatif?
Julie. — Très!... Je continue.... Madame Suppose que Monsieur fait la sieste?
jyjme Frémines. — Selon son habitude.
Julie. — Monsieur est dans sa chambre, en train de s'habiller.... Il m'a parlé....
M'"'^ Frémines. — Que vous a-t-il dit?
Julie. — Il m'a demandé de quel pays j'étais...
Adrien. — Qu'est-ce que ça prouve?
Julie. -;- Pour moi, cela prouve beaucoup de choses; c'est un point de repère.
M"'° Frémines. — Alors... pour quand?
Julie. — Quand Madame le désirera....
Adrien. — Le plus tôt sera le mieux!
Julie. — Aujourd'hui, si cela vous plaît.
M™ Frémines. — Nous sommes lundi? ce n'est pas possible! Monsieur préside son conseil d'administration, à la société des Agglomérats; c'est très important.
Julie. — Il se fera excuser et restera ici....
M'"" Frémines. — Non... pour rien au monde il ne manquerait une séance.
Julie. — Il manquera celle de tantôt, surtout si Madame annonce une sortie.
Adrien. — Puisque Mademoiselle a la grande habitude!
M""= Fbémines. — Donc, si je vous mettais en demeure de fournir le flagrant délit à trois heures, tantôt?
Julie. — A trois heures tapant, vous l'auriez.
]\lme Frémines. — Il vaudrait mieux attendre une certitude....
Julie. — Inutile... vous pouvez prévenir la justice. (Désignant la porte du fond.) Y a-t-il une double clef de cette porte?
^jmc Frémines, prenant une clef sur la cheminée. — La voici
Julie, la donnant à Adrien. — Prenez-la, monsieur... et à l'heure dite, vous n'aurez qu'à entrer avec Madame dans ce salon. Surtout ne soyez pas en retard! A tantôt! (Elle va pour se retirer.)
]yjme Frémines. — Un instant! (Tirant Adrien à part.) Écoutez... non... c'est trop canaille, je ne puis me résoudre à cela.
Adrien. — Les voilà, les scrupules de la dernière minute!... Il n'y a plus à reculer. Les frais sont faits.
y[me Frémines. — ■ Remettons la chose à demain.... Voyez donc ce pauvre homme, sans défense, à qui on tend un piège pareil!
Adrien. — Tant pis pour lui s'il y tombe; il n'aura que ce qu'il méritera, puisqu'il vous aura trompée. Rien de plus moral, au bout du compte.
jyime Frémines. — Laissons-lui un peu de répit!
Adrien. — Demain ce sera la même chose, pour Frémines!
]y|me Frémines. — Mais moi, j'aurai eu le temps de m'y faire! (A Julie.) Nous remettons la cérémonie à plus tard ...
Julie. — Bien madame... je puis me retirer? J'entends Monsieur qui vient!