NOTICE PAR N. BOUILLY
IL faut étudier avec soin les mœurs de chaque âge, » dit Horace. C'est, en etfet, le r emier devoir de tout moraliste qui veut
.peindre d'après nature, gagner la contiance de ses lecteurs, et voir f> -L r :,^.r^^ses écrits répandus dans les différentes classes de la société.
Honneur au savant dont les découvertes contribueront à la gloire, à la prospérité de sa patrie ! Honneur au poëte dignement inspiré qui enrichit notiv domaine littéraire de nouveaux chefs-d'œuvre, et corrige les mœurs en tourmentant le vice, en se jouant des ridicules! Mais comment refuser son estime et sa reconnaissance à l'écrivain modeste, laborieux, dont la seule ambition est d'être utile; qui consacre ses forces, ses veilles, à semer dans les jeunes intelligences tout ce qui peut les épurer, les agrandir; et parvient, sous l'attrait irrésistible d'une narration variée, attachante , à conduire l'enfance par des sentiers couverts de lleurs, à cette dignité d'homme, à ces hautes qualités de citoyen, source intarissable de la prospérité publique et de la gloire nationale!
Tel fut l'auteur de tant d'ouvrages recueiUis par tous les chefs de famille , et déposés avec sécurité dans les mains du premier âge. Tel fut cet Ami des Enfants. dont le nom chéri ne périra jamais. 11 faut avoir connu Berquin dans sa vie privée, avoir étudié son caractère et ses douces habitudes, pour savoir tout ce qu'il valait, pour se faire une juste idée de cette angélique philanthropie, de cet inaltérable amour de l'enfance, de cet entier dévouement à l'amélioration de ses semblables, qui l'inspirèrent constamment et le guidèrent dans ses nombreux travaux. Plu-
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sieurs écrivains, (rnn niéril»^ reconnu, ont retracé avec plus ou moins de fidélité la vie de ce conteur ingénieux, de ce premier guide de Tenfance : pour moi qui eus l'avantage d'habiter le même toit que lui; moi qu'il honora de son amitié , à qui il révéla plus d'une fois ses secrets de bonheur, je laisserai tout bonnement ma plume obéir à ma mémoire, et je raconterai, s'il m'est possible, avec cette simplesse et cette vérité dont il était le modèle accompli , ce qu'il a fait pour vivre à jamais dans l'estime et la vénération de tous ceux qui reçurent du ciel le don d'aimer et de sentir.
Arnaud-Berquin reçut le jour à Bordeaux en 1749, d'une famille honorable. J'ai connu plusieurs de ses parents qui remplissaient différents emplois, soit au barreau, soit dans l'armée. L'Ami des enfants avait à peine vingt-quatre ans, lorsqu'il débuta, dans le monde littéraire, par des idylles et des romances pleines de grâce et de sentiment. La France entière répétait alors :
Dors, mon enfant, clos ta paupière —
L'âme et l'imagination de Berquin ne pouvaient se borner à exprimer d'aimables pensées, à faire des tableaux de genre: la nature l'avait doué d'une conception plus étendue, et surtout d'un amour du travail qui cherchait un aliment ; il traduisit donc les Tableaux anglais , dans lesquels il puisa cette douce jouissance d'instruire en amusant. Bientôt il imita la majeure partie des ouvrages de Weiss, moraliste allemand. Il s'appropria si bien les charmes de son style et la candeur de ses sentiments , qu'il répandit en France avec un succès prodigieux ces écrits périodiques qu'on attendait avec impatience dans l'humble foyer du simple artisan, comme dans le palais des rois; et qui, sous le titre heureux de l'Arni des Enfants, portèrent dans toutes les classes du peuple ces douces émotions, ces utiles leçons cachées sous le prestige de scènes familières; en un mot, ce besoin de bien faire et de devenir meilleur; et cela par le seul instinct de la nature; et cela sans les remontrances toujours infructueuses du pédantisme et de l'intolérance , qui ne font bien souvent que rétrécir l'âme, abrutir la pensée, et détruire le germe fin génie et des plus hautes vertus.
L'Ami des enfants (car à cette époque Berquin n'était plus désigné que sous ce titre honorable et tlatteur) , l'Ami des enfants recueillait chaque jour le digne prix de ses veilles. Il ne pouvait sortir du modeste asile qu'il habitait, sans trouver sur son passage un grand nombre de jeunes habitants du quartier qui, pour jouir de sa présence, se formaient en groupes et provoquaient son regard, son serrement (le main. i< Xoirc ami ! >) c'était le seul nom que lui donnaient tous ses lecteurs, dont il lui fallait recevoir les hommages, les félicitations. L'un lui disait (ju'il n'avait pu lire Jacquot sans pleurer; l'autre soutenait que son chef-d'œuvre était le Petit Joueur de riolon; celui-ci préférait le Xid de vioineaujr; celui-là ne
SUR BERQUIN. iij
pouvait se lasser de relire la Petite Glaneuse. Les aînés lui parlaient de ses contes les plus étendus; et chacun d'eux, par sa prédilection particulière, donnait A l'heureux auteur de tant d'ingénieuses productions la plus douce récompense qu'il pût ambitionner.
Ce fut à cette époque où le nom de Berquni était parvenu au plus haut rang parmi les moralistes modernes, qu'une maladie grave mit ses jours en danger. Il faut avoir été témoin de la douleur et de la tendre sollicitude de tous les enfants du voisinage pour décrire les scènes touchantes auxquelles donna lieu cet événement. Je les ai retracées dans la première anecdote des Encouragements de la Jeunesse; je me contenterai de dire ici que jamais homme de lettres ne reçut des preuves plus flatteuses de l'estimepublique; et qu'il n'est aucun rang dans le monde, aucunes prérogatives sociales qui puissent être comparées aux touchants honneurs, aux preuves d'attachement que reçut dans cette circonstance l'Ami des enfants, non seulement de ses nombreux élèves, mais de leurs familles qui semblaient alors n'en former qu'une seule, pour en conserver le chef adoré.
Cette impression ne s'effacera jamais de mon souvenir. Je lui dois sans doute ce désir secret d'être à mon tour de quelque utilité morale, cette ambition d'entendre mon nom prononcé par la jeunesse du jour, et cet espoir enivrant de laisser quelques traces de mon passage sur la terre. Ce que je dois surtout à Berquin, c'est ce calcul de jouissances inaperçues, ce besoin d'indépendance, qui faisaient l'aliment de sa vie, et formaient la base de toutes ses spéculations. Parvenu, à force d'économie et par le juste prix de ses œuvres, à une honnête aisance qui lui procurait souvent le bonheur de donner; aussi simple dans ses goûts que dans ses manières , il n'eût pas échangé son humble retraite contre le plus riche palais. Je ne puis, à cet égard, passer sous silence le tourment qu'il éprouva du choix que fit de lui l'opinion publique, pour remplir un poste honorable, important, que briguaient alors l'orgueil et l'ambition. Jamais Berquin ne me lit mieux connaître toute la pureté de son ànie, et ne me parut plus digne de tout mon attachement.
Nous habitions le même hôtel : c'était une retraite solitaire près de la rue Montmartre et donnant sur des jardins. Un jour que nous nous entretenions sous le feuillage, lui des nouvelles productions qu'il méditait encore, et moi du désir ardent que j'éprouvais de l'imiter, entre, haletant et hors d'haleine, Ginguené, sitti ami, qui lui annonce que l'Académie française venait de lui décerner le prix (ïutilité. Berquin, qui n'avait aucunement sollicité ce triomphe, ne put s'empêcher, malgré sa modestie, d'en être flatté. Son visage, d'une expression douce et pénétrante, se colora de cet incarnai que produit la vive émotion ûc l'âme; il avoua sans détour que ce prix, librement diVerné, lui devenait d'autant plus cher, qu'il croyait l'avoir mérité. Il appartient au vrai talent de savoir s'apprécier soi-
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même; la noble candeur peut se rendre justice, sans élre soupçonnée de vanité. La renommée de Berquin était alors dans tout son éclat. A l'Ami des Enfants, il avait l'ait succéder l'Ami des Adolescents , l'Instruction familière a la Connaissance de la nature, Sandford et Merton, le Petit Grandisson et le Livre de Famille, ouvrages d'un mérite rare et d'une morale attachante, tableaux charmants où la grande scène du monde est représentée frappante de vérité, où le mouvement des premières passions humaines est retracé avec un talent remarquable, et produit lout reffet que s'était promis son auteur. Aussi Fai-je plus d'une fois surpris heureux et satisfait de son utile et honorable carrière. Je crois le voir jouant avec les enfants du voisinage dans le jardin de l'hôtel que nous habitions, provoquer les épancliements de leurs âmes toutes neuves, diriger leurs premiers penchants, sans qu'ils pussent s'en apercevoir, il me disait alors avec une espèce de fierté qui dans ce moment échappait à sa modestie naturelle : « Quel doux encourage- « ment pour mon eo^ir, lorsque je me représente, dans la génération qui s'élève, « des milliers d'êtres attachés à mon souvenir! »
Nous étions arrivés à cette époque d'anarchie où les amis d'une sage liberté se trouvaient en butte aux pièges funestes, aux attaques virulentes de cette faction qui voulait tout renverser, pour reconstruire à sa manière. La famille royale avait quitté son séjour ordinaire, ou plutôt elle en avait été enlevée, pour être exposée dans Paris aux insultes, aux menaces de ceux-là même qu'elle avait comblés de bienfaits. Louis XVI, en un mot, habitait le château des Tuileries avec la reine et ses enfants. L'héritier de son nom , qui mourut dans une prison, de misère et de stupeur, le jeune Dauphin comptait à peine huit printemps. Tous les jours sur la partie des jardins, au bas de son appartement, et qu'entourait une balustrade, le royal enfant s'amusait aux exercices de son âge ; il s'occupait le plus souvent à rouler dans une brouette un monceau de sable, pour le transport duquel il obtenait une récompense de son auguste mère, qui le provoquait elle-même à ces jeux, pour développer les forces de son corps et l'habituer à supporter les peines (le la vie. La figure du royal enfant était ravissante : il y avait dans son regard réleste je ne sais quelle expression qui pénétrait le cœur. Berquin et moi nous nous étions plus d'une fois arrêtés, comme tant d'autres, à le contempler; el lorsque, assis sur sa brouette, il se reposait en essuyant la sueur qui coulait sur sa ligure charmante, et qu'alors, avec cette grâce enfantine, cette bonté naïve empreinte sur tous ses traits, il nous honorait d'un sourire , nous éjirouvions cet élan d'un intérêt irrésistible qui , dans ce moment, nous aurait fait sjicritier notre vie pour défendre le rejetou de nos rois.
CeiH'udaul l;i tournieiiie pupuliiire augmenlait'sans cesse ; et le souverain perdait par degrés son pouvoir (M ses prérogatives. Son aversion pour le moindre eoup (fi-lal, el rexlrèine luindité de S(»n caractère, enhardissaient i'inirigue, et
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tluiiJiaient un clianip vaste à Tambition. Bientôt enlin le loi ne fut plus niaitre dans son palais ; les sections de Paris s'arrogèrent le droit de contrôler, de gouverner sa maison. On prétendait que le jeune héritier de la couronne devait être élevé dans les principes de popularité; et Ton s'occupa de lui désigner un instituteur.
Un soir que Berquin s'entretenait avec moi , dans notre paisible asile, des progrès effrayants de l'anarchie, le propriétaire de l'hôtel accourt apprendre à l'Ami des enfants que, sur la proposition de la section de Saint-Joseph, il vient d'être désigné, par toutes les autres, pour être le précepteur du fils de Louis XVI. Berquin pâlit de frayeur, et me serrant la main, il laisse échapper ces mots : « Je suis perdu; car j'aimerai cet auguste enfant. » Paroles mémorables et louchantes ! admirable aveu de l'àme la plus noble et la plus dévouée à l'honneur de son pays !
Bientôt cette nouvelle, répandue dans tout le quartier, attire un grand concours d'habitants chez Berquin. Les uns le félicitent de la justice rendue à son mérite ; les autres félicitent plus encore le monarque d'avoir choisi, pour guide et pour instituteur du jeune Dauphin, le plus habile interprète de la nature et le meilleur des hommes. Mais de tous ces hommages, ce qui flattait le plus celui-ci, c'était la joie, le triomphe des enfants dont il était environné, et qui répétaient à l'envi les éloges les plus ingénus, et formaient les vœux les plus sincères pour la gloire et le bonheur de leur ami.
Berquin passa le reste du jour dans la plus cruelle agitation : il se voyait déjà placé entre les anarchistes et le jeune prince royal, cherchant à le garantir de leurs atteintes dangereuses , et résolu de lui servir de bouclier dans tous les dangers dont il serait environné. « Ah! pourquoi, me disait-il, est-on venu m'ar- « racher à ma vie solitaire, à mes chères habitudes ? Je suis si peu fait pour la « cour! j'y serai si gauche et si mal à mon aise! — Rassurez-vous, lui dis-je : le « poste éminent où l'on vous appehe est de nature à exciter l'envie, à chatouiller « l'ambition. Ne faites aucune démarche; ne vous montrez point en public d'ici « à quelques jours; et peut-être, malgré votre renommée et le choix libre du « peuple, vous échapperez à l'honneur qu'on veut vous faire. »
En effet, l'Ami des enfants, retiré dans son humble retraite, évitant avec soin tout ce qui pouvait le remettre au grand jour, apprit bientôt qu'on avait mis auprès du fils de Louis XVI un autre instituteur que lui : le calme aussitôt revint dans son àme; il reprit avec sécurité ses travaux chéris; mais la bonté de son cœur lui faisait dire quelquefois, tout en se féhcitant de n'être point chargé de l'instruction du Dauphin : a Pourvu qu'on ait mis un honnête homme auprès de « ce royal enfant ! »
J'ai cru devoir nqtiiorler fidèlement cette anecdote, parce qu'elle seule donne
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une juste idée de lierquin, prouve que l'Ami des eatunls lut toujours sans ambition, comme sans envie. Le vrai mérite, qui sent toute son influence et son utilité, craint d'être distrait de ses occupations, qu'il n'échangerait pas contre les emplois les plus élevés, contre les honneurs les plus séduisants. Rien ne peut remplacer, pour le vrai sage, l'indépendance et la célébrité que lui produit son travail , que lui donnent ses propres forces.
Berquin lut un des premiers rédacteurs du Moniteur, de ce précieux dépôt de tous les événements et de toutes les opinions, de ces annales civiques où l'impartiale vérité fait justice de chaque réputation, assigne les rangs, et donne à chacun le prix du bien ou du mal qu'il a fait. L'Ami des enfants, en traçant pour la postérité ces grands mouvements historiques, éprouvait une souffrance , une terreur dont souvent il me faisait part. Sa plume, si naïve et si naturelle, vacillait dans sa main, quand il lui fallait peindre le flux et reflux des passions qui, à cette époque, faisaient présager les plus horribles tempêtes : il ne put résister à voguer au milieu de tant d'orages, il reprit ses pinceaux, ses couleurs accoutumées; il se joignit à Ginguené, à Grouvefle, pour fonder un écrit périodique dont la couleur et les principes pussent contraster avec les vociférations du Père Duchéne; il essaya, en créant la Feuille villageoise, de neutraliser les poisons que répandait parmi le peuple cet éhonté saltimbanque. Pendant qu'on exaspérait les habitants des villes, cette publication porterait du moins dans les campagnes cet esprit de concorde et ce respect pour les mœurs , propres à les préserver de la contagion générale. Berquin se livrait à cette honorable entreprise avec tout le zèle dont il était capable. Son nom, son style toujours simple, attachant; son aimable philanthropie donnèrent à ce nouvel écrit périodique une vogue qui semblait s'accroître chaque jour, lorsque les fauteurs de ranarchie , déjà tout-puissants, arrêtèrent le cours de ces feuilles qui répandaient dans les hameaux les principes d'une morale pure et d'une sage liberté. Berquin lut dénoncé comme (iirondin, parce qu'il recevait chez lui plusieurs députés de Bordeaux, ses dignes compatriotes. On l'accusa de s'entendre avec eux pour s'opposer au renversement de l'aristocratie; on lui fil même un crime d'avoir été désigné pour le précepteur du jeune Dauphin ; on chercha, par la plus atroce calomnie, à décolorer ses ouvrages si répandus, non seulement en France, mais dans l'Europe entière; on leur attribua des idées nuisibles à la cause du jieuple , un attachement coupable aux anciens préjugés, une tendance évidente à soutenir les droits sacrés de l'autel et du trône : enfin sa personne fut menacée; et il ne put, ijue iiar la fuite, se sousli aire aux fureurs dt; ceux-là même dont les enfants lisaient encore ses ouvrages.
Le chagrin (ju'il éprouva lut profond : il épuisa ses forces qu'avaient alVaiblies ses elforts généreux el surlout un travail assidu. Les enfants, qu'il aimait tant, nu s'arrêtaient plus sur son passage; quehiucs-uns même, pour obéir à leui"S
SUR BERQUIN. vij
parciils, tournaient la tète à son aspect, pour éviter de le saluer. L'àme aimante du conteur fut déclarée ; il prit un dégoût de la vie, où il ne trou\ait plus d'affections ; et bientôt il la termina sans se plaindre , laissant aux indigents ses modiques économies, gémissant en secret sur le sort de la France, et se confiant à la justice divine avec cette pieuse résignation que donne une vie utile et sans reproche.
Noble et touchant exemple à suivre ! souvenir ineffaçable pour Técrivain qui consacre sa vie à l'amusement, à l'instruction de la jeunesse ! But constant que doit se proposer le moraliste qui met sa richesse dans son indépendance, el son ambition dans l'estime de ses lecteurs !
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