LE PETIT FRÈRE
Fanchette s'était un jour levée de grand matin pour aller cueillir des fleurs, et en por- ^^^^®^^^^^^ ter un bouquet à sa mère dans son lit. Comme elle se disposait à descendre, son père entra 'dans sa chambre en souriant, la prit dans ses bras, et lui dit : Bonjour, ma chère Fanchette, viens vite avec moi, je veux te montrer quelque chose qui te fera sûrement plaisir.
Eh quoi donc, mon papa? lui demanda-telle avec empressement.
Dieu t'a fait présent cette nuit d'un petit frère, lui répondit-il. Un petit frère? Ah ! où est-il? Voyons ! menez-moi à lui , je vous prie. Son père ouvrit la porte de la chambre où sa mère était couchée. Il y avait à côté du lit une femme étrangère que Fanchette n'avait pas encore vue dans la maison, et qui enveloppait le nouveau-né dans ses langes.
Ce furent alors mille et mille questions de la part de la petite fille. Son père y répondit de son mieux; et il croyait avoir satisfait à tout, lorsque; Fanchette lui dit : xMon papa, qui est cette vieille femme? comme elle ballotte mon petit frère ! ne craignez-vous pas qu'elle lui fasse mal?
M. DE GENSAC. Oh! uon , sois tranquille. C'est une bonne femme ([ue j'ai envoyé chercher pour avoir soin de lui.
i LK PETIT FREKF.
lANciiKTiE. Mais il appartient à maman. L'a-t-elle déjà vu?
m'"*" [)E gensac, finfr'ouvran/ le rideau de son lit. Oui, Fanchette, je l'ai vu. Et toi, es-tu bien aise de le voir?
FANCHETTE. Oh! fort aise, maman. C'est un très joli petit camarade que vous me donnez. (Quelle drôle de raine il a ! il est tout rouge, comme s'il venait de courir. Mon papa, voulez-vous le laisser jouer avec moi?
M. DE GENSAC. Cela n'est pas possible ; il ne peut pas se tenir sur ses pieds. Vois -tu comme ils sont faibles?
FANCHETTE. Ah! mou Dicu ! les petits pieds! Je vois que nous ne pourrons pas courir de longtemps ensemble.
M. DE GENSAC. Patiencp. Il faut qu'il apprenne d'abord à marcher ; et ensuite vous pourrez gambader tous les deux dans le jardin.
FANCHETTE. Est-il Vrai ? 0 mon pauvre petit! il faut que je te donne quelque chose pour t'accoutumer à m'aimer. Tiens, j'ai dans ma poche une image, prends-la. Mon papa, qu'est-ce donc? ce marmot ne veut pa.*? la prendre; il tient ses petites mains fermées.
M. DE GENSAC. Il nc Sait pas encore l'usage qu'il en peut faire. Il faut attendre quelques mois.
FANCHETTE. A la bonuc heure. 0 mon petit homme! je te donnerai tous mes joujoux. Eh bien ! cela te fait-il plaisir ? réponds-moi donc. Il me semble qu'il sourit. Appelle-moi Fanchette, Fanchette. Est-ce que tu ne veux pas parler?
M. DE GENSAC. Il ne parlera que dans deux ans. Mais toi, prends garde d'étourdir ta mère de ton caquet.
FANCHETTE. Ah! uiou papa! voilà son visage tout bouleversé; il pleure; apparemment qu'il a faim. Doucement , monsieur, je vais vous chercher quelques friandises.
M. DE GENSAC. Ne tc mcts pas en peine de sa nourriture. Il n'a pas de dents; comment pourrait-il manger?
FANCHETTE. Il uc pcut pas manger! De quoi vivra-t-il donc? Est-ce qu'il va mourir?
m'"'' DE GENSAC. Nou, Hia fille. Dieu a mis du lait dans mon sein pour en nourrir ton petit frère. Il est encore bien faible ; mais dans quelques mois, tu vciras, il se roulera à terre comme un petit agneau.
KANCHETTE. Qu'il mc tarde de le voir comme cela! Mais voyez donc, mon papa, la mignonne tète. Je n'ose pas y toucher.
M. DE GENSAC. Tu pcux y touclicr, mais bien doucement.
FANCHETTE. Oh! bicu doucemeut. Mon Dieu, qu'elle est molle! c'est ('omme du coton.
M. DE GENSAC. La tète de tous les petits enfants est comme celle de ton frère.
FANCHETTi;. S'il vciuiit à tomber, il se la romprait en mille pièces.
LE PETIT FRERE. y
m'"" [)e crnsac. Sûrement. Mais nous aurons bien soin de le tenir, pour qu'il ne tombe pas.
M. DE GENSAC. Sais-tu bieu, Fanchette , qu'il y a cinq ans tu étais aussi petite ?
FANCHETTE. Moi, j'ai été comme cela? Vous vous moquez, mon papa.
M. DE GENSAC. Non, Hon ; hcn de plus vrai.
FANCHETTE. Jc ne m'cu souviens pas pourtant.
M. DE GENSAC. Je Ic crois. Te souviens-tu du temps où j'ai fait tapisser cette chambre?
FANCHETTE. Elle a toujours été comme elle est.
M. DE GENSAC. Poiut dutout;je l'ai fait tapisser dans un temps où tu étais aussi petite que ton frère.
FANCHETTE. Eh bien! je ne m'en suis pas aperçue.
M. DE GENSAC. Lcs pctits cnfants ne voient rien de ce qui se passe autour d'eux. Lorsque ton frère sera à ton âge , demande-lui s'il se souvient que tu aies voulu lui apprendre aujourd'hui à prononcer ton nom. Tu verras s'il se le rappelle.
FANCHETTE. J'ai donc pris aussi du lait de maman?
M. DE GENSAC. Sans doutc. Si tu savais toutes les peines qu'elle s'est données pour toi ! tu étais si faible que tu ne pouvais rien prendre ; nous craignions à tout moment de te voir mourir. Ta mère disait : Ma pauvi-e enfant, si elle allait tomber en faiblesse! et elle eut une peine infinie à tt> faire sucer quelques gouttes de lait.
FANCHETTE. Ah! ma chère maman, c'est donc vous qui m'avez appris à me nourrir?
M. DE GENSAC. Oui , ma fille. Après que ta mère eut réussi à te faire prendre de toi-même la première nourriture, tu devins grasse et réjouie. Pendant près de deux ans, ce furent tous les jours et cà toutes les heures du jour les mêmes soins. Quelquefois, lorsque ta mère s'était endormie de fatigue , tu troublais son sommeil par tes cris. Il fallait qu'elle se levât pour courir à ton berceau. Ma chère Fanchette, s'écriait -elle en te caressant, sans doute que tu as soif; et elle te présentait son sein.
FANCHETTE. J'ai doHC cu la têtc aussi faible que celle de mon frère?
M. DE GENSAC. Aussi faible, ma fille.
FANCHETTE. Moi qui l'ai si dure à présent! Mon Dieu, j'aurais dii me la casser mille fois.
M. DE GENSAC. NoMS avoiis (Ml |i(iur loi tant (rattenlions ! Ta mère a renoncé pour un temps à tous les plaisirs; elle a négligé toutes ses sociétés, pour ne pas te i)erdre un seul instant de vue. Lorsqu'elle était obligée de sortir pour des devoirs ou des affaires indispensables, elle était toujours dans les transes. Ma chère (iotlioii, disait-elle à ta gouvernante, je vous recommande Fanrbette comme votie projtre enfant ; et elle lui faisait
c, L1-: l'K'j rr fheki:.
(•ontimielleiiK'iit (U'^ cadeaux, pour rengagera te soigner avec plus de vigilance.
FANCHETTE. Ail ! ma bonne maman î Mais, mon papa, est-ce qn'il y a eu un temps où je ne savais pas courir? Je cours si bien à présenti Voyez, en trois pas je suis au bout de la chambre. Qui est-ce donc qui me Fa appris?
M. DE GENS.xc. Ta mère et moi, nous t'avions mis autour de la tète un bandeau de velours bien rembourré, afin que si tu venais à tomber tu ne te fisses pas de mal ; nous te tenions par des lisières pour aider tes premiers pas; nous allions tous les jours dans le jardin sur la pièce de gazon, et là, nous plaçant vis-à-vis Tun de l'autre, à une petite distance, nous te posions toute seule debout au milieu, et nous te tendions les bras, pour t'inviter à venir tantôt à l'un, tantôt à l'autre. Le plus léger faux pas que tu faisais nous tournait le sang. C'est à force de répéter ces exercices que nous t'avons appris à marcher.
FANCHETTE. Je u'aurais jamais cru vous avoir donné tant de peines. Est-ce vous aussi qui m'avez enseigné à parler?
M. DE GENSAC. C'cst nous eucorc. Je te prenais sur mes genoux, et je te répétais les mots de papa et de maman, jusqu'à ce que tu fusses en état de me les bégayer. Tous les mots que tu sais aujourd'hui, c'est nous qui te les avons appris de la môme manière ; tu dois te souvenir que c'est nous aussi qui t'avons montré à lire.
FANCHETTE. Oh ! jc me le rappelle à merveille. Vous me faisiez mettre à table entre vous deux. On nous apportait au dessert une assiette pleine (le raisins secs, et de petits carrés où il y avait des lettres moulées. Lorsque j'avais bien réussi à les nommer, vous me donniez quelques grains de raisin. Oh! c'était un jeu bien joli !
M. DE GENSAC. Si uous n'avions pas pris tous ces soins de toi; si nous t'avions abandonnée à toi-même, que serais-tu devenue?
FANCHETTE. Il y a bicn longtemps que je serais morte. Oh! le bon papa, la bonne maman que vous êtes !
M. DE GENSAC. Et Cependant tu donnes quelquefois du chagrin à ton papa, tu es désobéissante envers ta maman!
FANCHETTE. Jc uc Ic Serai plus de ma vie ; je ne savais pas tout ce que vous aviez l'ait pour moi.
M. DE GENSAC Remarque bien les soins (jue nous allons avoir pour ton frère, et dis en toi-mènie : Et moi aussi, j'ai donné autant de peine à mes parents.
Cetentretien lit une vive impression sur Fanchette ; et lorsqu'elle voyait toute la tendresse que sa mère montrait à son petit frère , toutes les inquiétudes qui l'agitaient sur sa santé, toute la patience qu'il lui fallait pour lui faire prendre sa nourriture, combien elle était allligée lorsqu'elle eiitfiulait ses cris, avec quel euqtressemeiit son jièi'e la soulageait (ruue
J-i:s (^lATRi: SAISONS. 7
l>ai1i.' de ses suiiis, comme riiii et Taufre se latiguaient pnur apprendre à l'enfant à marcher et à parler, elle se disait dans son cœur : Mes chers l)arents ont pris les mêmes peines pour moi. Ces réflexions lui inspirèrent tant de tendresse et de reconnaissance pour eux qu'elle observa fidèlement la promesse qu'elle leur avait faite de ne leur causer jamais volontairement aucun chaorin.