CONTRE UN PLUS GRAND
m"'* delorme. Mais savez-voiis ])ieii, mes enfants, à quoi vous vous engagez? Prenez-y garde.
CHARLOTTE. A quoi (lonc , maman?
m""' delorme. Je vais vous le dire. Si nous prenons cette petite fille à la maison, il faudra lui donner des habits, et je n'en ai guère le moyen. Je me trouverais obligée de retrancher sur les vôtres ce que les siens pourraient coûter. Au lieu de fourreaux de taffetas dont je voulais vous faire présent, vous ne pourriez en avoir que de toile : au lieu de plumes et de fleurs d'Italie, vous n'auriez qu'un ruban tout simple sur votre chapeau; et je ne vois plus que la serge et l'étamine pour faire vos déshabillés.
CHARLOTTE. J'avais pourtant dit à Rosalie ipie j'aurais bientôt un habit de soie tout comme elle.
HENRIETTE. La toilc ne pare jamais si bien, n'est-il pas vrai?
m"'* delorme. Non, sans doute.
HENRUiTTE, uprès civoir fait quelques réflexions. Mais si je n'ai pas si bonne mine ([u'en taffetas, la pauvre petite fille ferait encore bien plus triste figure avec ses haillons.
CHARLOTTE. Et puis, si elle les portait plus longtemps, ne courrait-elle pas le risque de devenir malade? Vous m'avez dit souvent que rien n'était si mal sain que la malpropreté.
m"*^ DELORME. Cela est vrai aussi, ma fille. Et toi, Louise, que dis-tu de ma proposition? Serais-tu contente de porter un habit de laine?
LOUISE. Oh! très contente, maman : on n'en saute que mieux. Je me souviens de l'histoire de Martlionie.
M™" DELORME. Voilà qui s'arrange à merveille ; cependant ce n'est pas tout. Louise, c'est toi qui t'es offerte la première pour donner à la petite fille des leçons de couture. Naturellement je te devrais la préférence, mais tu es un peu trop évaporée pour remplir cet emploi. D'ailleurs tu n'en es pas encore assez capable. Charlotte, ni moi, nous ne pouvons nous en charger; les soins du ménage ne nous donnent que trop d'occupations. C'est à toi que je le destine, Henriette.
HENRIETTE. Ah! grand merci, maman.
m'"" DELORME. Attends quelques jours pour m'en remercier. Tu ne sais peut-être pas combien il faut de patience pour l'état que tu prends. Je te connais, tu es vive et emportée. La petite fille ne pourra pas d'abord retenir tes leçons. Tu voudras la reprendre. Si tu la maltraitais, je serais forcée, malgré moi, de te punir. Eh bien! oserais-tu me promettre de ne te laisser jamais emporter par ta pétulance?
HENRIETTE. Oh! maman, je ne puis vous en donner ma parole. Vous savez l'autre jour, lorsque vous me reprîtes, j'aurais parié, sur ma vie, que cela ne me serait plus arrivé. Bon! à peine filtes-vous sortie, que Louise, en se chaussant, laissa ét'ha]tper une maille tout du longdesiui bas. J'eus tant de
LE FOKGEUOX.
peine à la reprendre, que je me mis en colère contre ma sœur, et que je la battis. J'en eus ensuite une grande honte, mais c'était fait.
m'"* nELOiiME. 11 est singulier que les enfants qui ont besoin de tant d'indulgence pour eux-mêmes, n'en aient presque jamais pour les autres. Vraiment tu jouerais un joli personnage dans la société, si tu laissais invétérer en toi ce défaut!
HENRIETTE. Jc ne demande pas mieux que de m'en guérir.
CHAULOTTE. Tcuez, maman, je crois que c'est un fort bon moyen pour cela, de lui donner la petite fille à gouverner.
HENRIETTE. Oui, je peux quereller ma sœur, parce qu'elle me le pardonne aisément, et qu'elle ne me doit rien. Mais je serai plus patiente et plus douce envers une élève. Elle pourrait imaginer que j'aurais du regret de l'avoir obligée.
w""' DELORME. Avcc dc parcils sentiments, je ne suis plus inquiète de ta résolution. Ha çà, Louise, il te faudra tous les jours travailler une heure de plus, afin que la petite fille ait bientôt ses chemises et ses bas.
LOUISE. Oh ! je m'en charge de tout mon cœur ; je craignais qu'Henriette ne prit pour elle toute la besogne.
M™^ DELORME. Charlotte, il faudra, je te prie, avoir un peu l'œil sur leurs travaux.
CHARLOTTE. Oui, uiamau, je serai l'inspecteur général.
m'"* DELORME. Allons, mes filles, hâtons-nous de porter tant de bonnes nouvelles à nos pauvres gens. J'espère que leur joie vous servira d'encouragement et de récompense.