‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 99 sur 276 · UN PETIT PLAISIR CHANGÉ CONTRE UN PLUS GRAND · texte numérisé non relu

UN PETIT PLAISIR CHANGÉ CONTRE UN PLUS GRAND

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//. ^Ci^^^^^^^ oiisK. r>oniour, ma petite maman. Vovezvous, nous sommes déjà prêtes. Oh! si le >,H^^i^,:^^NAN% 'V'' ^te=3^ bateau pouvait arriver tout de suite ! ^^■^Mî^' ilr ^''"' "KLORME. Patience, il n'est que six heures. Venez, nous pourrons, en attendant, faire quelques tours \Mans le jardin,

\ HKxraETTE. Oui , oui , allons nous promener dans Tallée qui conduit à la rivière. Quand le bateau vien-

(Ira, nous pourrons y entrer, sans perdre une minute. [Elles courent dans le jardin, et enirameni leur mère vers l'allée.)

cHAr.LOTTr.. .\h! ma chère maman, comme le temps est beau! On ne découvre pas un nuage dans tout l'horizon. Et voyez-vous comme le soleil brille dans la rivière! On dirait qu'il y jette des millions de diamants. Ce sera un plaisir! un plaisir! n'est-il pas vrai? Quelle joie de revoir la bonne Marthe qui a servi si longtemps chez nous!

m""" nr.i.oinii-.. Oui, mes enfiints, elle sera bien aise de vous voir, j'en suis sûre.

nKXunvnK. Combien y a-t-il d'ici chez elle?

>!""■ nr.i.ou.MK. Ncuis serons à peu près une heure sur l'eau : ensuite il y aura bien tnùs (juarts d'heure de marche; car sa maison n'est pas sur Ih^ bord de la rivière.

HENUiKTTK. Taut uiieux, tant mieux, nous en trouverons plus de goilt à notre déjeuner. Et après cela dites-nous tMicore, ma chère maman , (pu* ferons-nous pour nous divei'tir?

m"" iii:i.i»ioii:. .Nous irons nous pvouient'r dans un petit bosipiet ipii est

Qlii pclil plauMi" ^-lunu^j LvMiiic iiii pl'iu-' lyiaiu"^

T'.lles (Inriri-^Til de^ zomu à la TDdiu/re famille

CONTRE l'N PLUS GRAND. 181

dans le voisinage. Là, vous pourrez gambader, courir, cueillir des tleui's, et attraper des papillons.

CHAKLOTTE. Laissez-uioi vous conduire; j'ai déjà fait le voyage avec maman. Je vous mènerai au bord d'un petit ruisseau si clair, qu'on peut voir au fond les cailloux.

m"^ delorme. Tu as raison, je me veux mal de l'avoir oublié. Nous pourrons nous asseoir à l'ombre sur la rive, et je vous lirai quelque chose d'un petit livre que j'ai apporté.

HENRIETTE. Ah! c'cst bou Cela. Y a-t-il de drôles d'histoires?

m"^ DELORME. Tu vcrras.

CHARLOTTE. Ah! çà, maman, il ne faut pas revenir à la maison que la lune ne soit levée : et alors vous nous chanterez cette jolie romance qui fait tant pleurer. Revenir par eau au clair de la lune, et entendre votre douce voix, cela doit être au-dessus de tous les plaisirs.

HENRIETTE qxii , claiis V interToHe , est allée sur le bord de la ricière. Le bateau! le bateau! Le voici qui vient! Où est Louise? n'est-elle pas au bout du jardin, quand le bateau nous attend? Louise! {Elle court vers elle.) Louise ! le l)ateau ! le bateau !

LOUISE accourt en sautant. Le bateau, ma sœur! Oh! c'est bon. Faitesmoi d'abord à vous deux une pièce de vingt-quatre sous. Il y a ià-bas une femme et un vieillard avec quatre enfants à qui je les porterai. Je serai bientôt de retour.

m""' DELORME. OÙ as-tu douc VU ces pauvres gens?

LOUISE. Le jardinier a ouvert la porte qui donne sur le grand chemin pour y jeter de mauvaises herbes. J'ai voulu voir s'il passait du monde. Deux pauvres enfants sont venus à moi. Oh! maman, comme ils sont déguenillés, et comme ils ont l'air d'avoir faim! Il y en a deux autres tout petits, petits comme mon frère Paulin.

M'"^ DELORME. Veuez, mcs amies, il faut les aller voir.

LOUISE. Oui, oui, je leur ai dit d'attendre, que je leur apporterais quelque chose. {Elles vont toutes ensemble à la j^ctite forte du jardin, où elles trouvent la pauvre famille . Le vieillard est assis sur une borne. La femme est appuyée sur la mui^aille, tenant un enfant contre son sein. Une jeune fille d'environ dix ans en porte un autre dans ses bras. Un petit garçon j oue sur le chemin avec des cailloux.)

M'"* DELORME. {Bas.) 0 Dicu, quelle misère ! {Haut.) Pauvre femme, vous avez peine à vous soutenir. Asseyez-vous sur cette pierre. D'où venez-vous donc?

LA PAUVRE FEMME." Du boi'd dc la mer, ma bonne dame. Mon mai'i était pécheur; on est venu l'enlever de son canot pour faire une campagne sur un vaisseau du roi. Il est revenu rongé de scorbut et de misère. Il avait perdu ses forces, et ne pouvait plus jeter ses filets. Il m'a fallu les vendre

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pour le laiie guérir. Mais sa maladie traînait trop longtemps. Nos créanciers ont pris ce qui nous restait; et comme nous ne pouvions pas payer notre loyer, on nous a mis à la porte. Un de nos voisins, aussi pauvre que nous, peu s'en faut, nous a recueillis. Il ùtait le pain de sa bouche et de celle de ses enfants pour nous en donner. Bientôt je suis tombée malade de chagrin; et quelques jours après, mon pauvre homme est mort. Aussitôt que je me suis un peu rétablie, je n'ai pas voulu être plus longtemps à charge à notre bon voisin. Je me suis mise en route pour aller trouver une dame que j'ai servie autrefois à Abbeville ; mais il y a bien loin encore, et je ne sais comment y arriver. Il nous est impossible d'aller plus avant.

m'"^ deloumk. Et quel est ce vieillard?

LA rAUVHF, FL.MME. C'cst mon père, ma bonne dame. Il a toujours vécu avec nous, et je me faisais une joie de pouvoir le soulager dans sa vieillesse. Hélas! c'est sa misère qui me rend la mienne plus dure. Comme il n'a pas de souliers, hier, en marchant, il s'est enfoncé dans le pied une épine. Je l'ai ôtée; mais la fatigue a entlammé la plaie. Sa jambe est toute enflée, et il ne peut l'appuyer à terre sans de grandes douleurs. Si vous vouliez me faire donner un chiffon de vieux linge pour le panser, et un morceau de pain pour mes pauvres enfants.

m'"" nKLOR.AU'.. Vous aurez tout ce qu'il vous faut. Je vais y pourvoir. Entrez dans le jardin pour nous attendre, et asseyez-vous sur ces sièges. {Elle s'é- Inigne avec ses filles qui ont atieniivemenf. écouté le récit de la pauvre femme. Charlotte a témoigné son attendrissement par des larmes. Louise a partagé entre les enfants de petits gâteaux qu'elle avait dans sapoc/ie pour le voyof/e. Henriette, après avoir donné la main au vieillard pour le soutenir, est allée p)'endre le plus petit enfant des bras de la jeune fille, qui les laisse tomber à ses côtés de fatigue et d'éjntisement.)

m'"* delorme, à ses filles en marchant vers la maison. Eh bien ! que ditesvous de ces malheureux? Charlotte, cours avec tes sœurs leur faire préparer un petit repas. Je vais dans la garde-robe de votre père chercher du linge, des bas et des souliers pour le pauvre vieillard. Je suis fâchée de n'avoir que ces légers secours à leur donner.

c.iiAULOTTE. Vraiment oui : c'est bien peu de chose pour leur misère. Vous avez entendu qu'ils avaient encore à faire beaucoup de chemin. Ils ne peuvent aller à grandes journées à cause du vieux estropié. S'ils allaient tomber malades sur la route ! Maman, vous êtes si bonne envers les pauvres ! Si vous leur donniez de l'argent \umr se faire conduire en charrette, et qu'il leur en restât un peu eu arrivant, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé cette dame qu'ils vont chercher?

m'"** deloume. Me connais-tu assez peu, ma chère fille, pour croire qu(^ je n'aurais pas eu cette idée de moi-même, si je le pouvais? Mais, bêlas î ce n'est pas en mon pouvoir. Tu sais (pie nous ne sommes pas ri-

coxTHK rx PLUS r.n.wi). is.!

f'hes? Je suis hors d'état de faire la dépense (jiril taiidrait pour cela.

CHARLOTTE. S'il 116 fallait que ce que nous avons?

HENRIETTE. Ail! CG Serait de bon cœur.

m'"* delorme. Et combien avez-vous?

CHARLOTTE. J'ai six francs, moi.

HENRIETTE. Moi, ti'ois livrcs.

m""* delorme. Et toi, Louise?

LOUISE. Je n'ai plus rien, maman. J'ai glissé six sous que j'avais dans la poche du pauvre vieillard.

M'"^ delorme. Vous n'avez donc que neuf francs avons deux? Cela ne sufïu'ait j)as de moitié. Je ne vois qu'un moyen de compléter la somme.

CHARLOTTE. Et Icqucl, s'il VOUS plaît?

m'"* delorme. Je n'ose vous le dire.

HENRIETTE. Pourquoi douc?

LOUISE. Dites, dites toujours, maman.

m""' DELORME. Cette partie de plaisir que nous devons faire aujourd'hui, il y a longtemps que je vous l'ai promise : elle est la récompense de votre bonne conduite. Je me suis déjà refusé bien des choses pour en faire les frais. Car il ne faut pas seulement payer le bateau, il faudra, dans le premier village, acheter de quoi offrir un petit présent à Marthe, pour la dédommager des dépenses qu'elle fera pour nous recevoir. Cet argent est dans ma bourse; mais il vous appartient, et vous êtes libres d'en faire tel Usage qu'il vous plaira. En le joignant à celui que vous avez de vos épargnes, il serait possible d'avoir un chariot pour les pauvres gens, et de les défrayer sur la route jusqu'à xVbbe ville. Mais le sacrifice est trop grand ; je n'ose vous le proposer. Notre voyage ne pourrait plus avoir lieu cette année.

LOUISE. Oh ! ce serait bien fâcheux.

m""* DELORME. J'en aurais moi-même quelque regret. Ecmise, va dire au batelier de préparer sa voile.

LOUISE. Tout à l'heure, maman. {ElJc reste, et reçjarde ses so'i/rs.)

HENRIETTE. Nous u'avons cucorc rien décidé.

CHARLOTTE. Je sais bien ce que j'aurais à faire, pour moi.

HENRIETTE. Et iTiûi aussi, sans la pauvre Louise.

LOUISE. Moi, mes sœurs? Il n'y a que Marthe qui me fâche; mais je lui écrirai.

CH.\RLOTTE, avec Joie. Eh bien! maman, nous voilà toutes les trois d'accord. Prenez, prenez notre argent pour ces pauvres malheureux.

n"* DELORME. Vous n'avcz peut-être pas bien fait encore toutes vos réflexions. Voyez comme le temps est beau , et quel plaisir nous aurions dans notre promenade !

CH.VRLOTTE. Ah ! je n'en aurais plus, dés ([u'il me viendrait cette pensée :

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Tu te fuis vuitiircr bien à ton aise, et tonte mw. iioiiiiète raiiiille iiieiirt de lassitude par ta dureté !

HENRIETTE. Ne soiît-ils pas de la même espèce que nous? Ils auront bien assez à souffrir dans leur vie, pour avoir une petite joie en ])assant. m"^ delorme. Tu ne dis rien, Louise?

LOUISE. Maman, je pensais que tout notre plaisir n'est pas perdu. Nous accompagnerons la charrette un petit bout de chemin. Ce sera toujours une promenade.

m""* delorme, e?i les embrassant . 0 mes chères filles! quelle félicité pour moi de vous voir des cœurs si compatissants et si généreux! Vous ne manquerez jamais de plaisir sur la terre, puisque vous savez vous en faire de vos privations et de vos sacrifices. Venez, ne perdons pas un moment pour cette douce jouissance. {Madame Delorme rentre dans sa maison, d'où elle envoie congédier le batelier, en hii payant sa journée. Les trois petites demoiselles vont et viennent de la cuisine au jardin, pour donner des soins à la jjciiivre famille. Charlotte aide la femme à panser le pied du vieillard. Henriette et Louise font manger les enfants. Elles retournent ensuite auprès de leur mère .)

HENRIETTE. Ah ! ma chère maman ! il aurait fallu voir comme ces enfants ouvraient de grands yeux, quand nous leur avons porté, moi, une grande écuelle de lait, et Louise, du pain. Ils se pressaient autour de leur mère, en frappant dans leurs mains de surprise et de joie.

LOUISE. Je craignais qu'ils ne voulussent me manger moi-même, tant ils paraissaient affamés.

CHARLOTTE. Il faut quc l'aînée soit une bien bonne enfant! Elle n'a pas voulu prendre un morceau, jusqu'à ce qu'elle ait eu donné à manger à son petit frère, qui ne sait pas encore se nourrir tout seul !

m""* DELORME. La pauvrc fille est bien à plaindre! Si elle demeure toujours chargée du soin des plus petits, elle n'aura pas le temps de s'instruire; et la voilà pour toute sa vie une femme très misérable; au lieu que si elle avait le moyen d'apprendre un métier, elle pourrait un jour être fort utile à sa mère, et l'aider à nourrir les autres enfants.

LOUISE. Eh bien! maman, faites une chose. Mettez-la auprès de nous. Je me charge de lui montrer tout ce que vous m'avez fait apprendre. Elle pourra bientôt coudre et tricoter, ensuite vendre son ouvrage et en envoyer l'argent à sa famille.

HENRIETTE. Cc u'cst pas une mauvaise tournure, au moins, dont Louise s'est avisée.

CHARLOTTE. Oui , mamau, faites-nous ce plaisir. Pensez-vous, si cette bonne petite lille allait devenir fainéante comme la vieille femme que nous vîmes l'autre jour, il faudrait qu'elle en revînt à mendier, et nous ne l'aurions servie en rien du tout.

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