LES EGARDS ET LA COMPLAISANCE
ses disciples. Des intérêts de famille l'appelaient en Bourgogne. Elle partit à regret, sacrifia quelques avantages au désir de terminer promptement ses affaires ; et à peine un mois s'était écoulé, qu'elle était déjà de retour auprès de son jeune troupeau. Elle en fut reriie avec les transports de joie les ])lus vifs. Mais, hélas! quel changement funeste elle remarqua bientôt dans ces malheureuses enfants!
Si Tune demandait le plus léger service à une autre, celle-ci la refusait avec aigreur ; de là suivaient des rehuffades et des querelles. La gaieté naïve qui présidait à leurs jeux, et qui assaisonnait jusqu'à leurs travaux, s'était changée en humeur et en mélancolie.
Au lieu de ces paroles de paix et d'union qui animaient leurs entretiens, on n'entendait que des gronderies éternelles. Joséphine témoignaitelle le désir d'aller jouer dans le jardin, ses sœurs trouvaient des raisons pour rester dans leur chandîre. Enfin, c'était assez qu'une chose fit plaisir à l'une d'elles, pour déplaire sûrement à toutes les autres.
l'n jour que, non contentes de se refuser toute espèce de complaisance, elles cherchaient encore à se mortifier par des reproches désagréables, mademoiselle Boulon, qui était témoin de cette scène, en fut si affligée, que les larmes lui vinrent aux yeux.
Elle n'eut pas la force de proférer une parole, et se retira dans son appartement pour rêver aux moyens de rendre à ces petites infortunées les plaisirs de la concorde et d'un mutuel attachement.
Son esprit était encore occupé de ces adligeantes pensées , loisque les enfants entrèrent chez elle d'un air triste et grognon, en se plaignant de ne pouvoir plus vivre contentes. Chacune accusait les autres d'en être cause ; et elles pressèrent à l'envi leur gouvernante de leur rendre le bonheur qu'elles avaient perdu.
Mademoiselle Boulon les reeut avec un visage sérieux, et leiii' dit : Je vois que vous vous troublez nmtuellement dans vos plaisirs. Afin que cet inconvénient n'arrive pas davantage, chacune de vous gardera, si elle veut, son coin dans cet appartement, où elle jouera toute seule à sa fantaisie. Vous pouvez commencer à jouir pleinement de cette liberté , et je vous permets de vous anuiser ainsi toute la journée.
Les petites filles parurent enchantées de cet arrangement, (^liaciiiie prit son coin , et commença ses plaisirs.
La petite Sophie se mit à faire des contes à sa poupée , mais la poupée ne savait (juc répondre : elle n'avait pas d'histoire? à lui faire à son tour, et ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Joséphine poussait un volant ; mais personne n'applaudissait à son adresse, elle n'avait personne pour le lui renvoyer, ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Emilie aurait bien voulu s'amuseià son jeu favori , je tous rou/s mon
LKS É(iA!:r)s F.r la complaisance. 215
corhillon. Mais à qui le faii"e passer de main en main? Ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Victoire , très entendue au jeu du ménage , avait le projet de donner un grand repas àses amies. Elle devait envoyer au marché faire des provisions, mais qui charger de ses ordres? Ses sœurs jouaient dans leur particulier.
Il en fut de même de tous les autres jeux qu'elles essayèrent. Chacune aurait cru se compromettre en se rapprochant des autres, et gardait fièrement sa solitude et son ennui. Cependant le jour allait hnir. Elles retournèrent encore vers mademoiselle Boulon, en lui demandant un moyen plus heureux que celui dont elles venaient de faire l'épreuve.
Je n'en sais qu'un, mes enfants, leur répondit-elle, que vous saviez vous-mêmes autrefois. Vous l'avez oublié. Mais, si vous le désirez, je puis le rappeler aisément à votre souvenir.
Oh ! nous le voulons de tout notre cœur! s'écrièrent-elles ensemble ; et elles étaient attentives à saisir le premier mot qui sortirait de sa bouche.
C'est la complaisance et les égards que se doivent des sœurs. 0 mes chères amies! combien vous vous êtes rendues malheureuses, et moi aussi, depuis que vous l'avez oublié!
Elle s'arrêta à ces mots, interrompue par ses soupirs ; et des larmes de tendresse coulèrent le long de ses joues.
Les petites filles restaient étonnées et muettes de confusion en sa présence. Elle leur tendit les bras : elles s'y jetèrent, et lui promirent de s'aimer et de s'accorder comme auparavant.
On ne vit plus dès ce jour aucun mouvement d'humeur troubler leur tendre intelligence. Au lieu des brouilleries et des querelles, c'étaient des prévenances délicates qui charmaient jusiiu'aux témoins de leurs plaisirs.
Elles portent aujourd'hui cet aimable caractère clans la société, dont elles font les délices et l'ornement.
^1' '"^5 'VI oxsiEUR DE LEYRis joor^e iiji ])erroqvet empaillé, et, montant sur ^\^w^Hfei-y| un fauteuil, il l'accroche à vn cordon déjà suspe7idi/ au plan-
Wr^^M^' '^^"'^^- ^^ "^^ ^^'^^^ P^^ ^^^ ^^* espiègle de Frédéric puisse main- ^^v%;>i-^j:^ tenant y atteindre. On ne peut avoir rien en sûreté contre ce petit garçon. [Il remet le fauteuil à sa place et sort .)
FRÉnÉRic, entrant un moment après. Où est-ce donc que mon papa vient de fourrer notre pauvre défunt Jacquot? Il l'avait dans les mains lorsqu'il est entré ici , et je l'ai vu sortir les mains vides. (// regarde de toi/s côtés ; enfin, levant les yeux, il aperçoit le perroquet suspe?id'/ au plancher.) Ah! bon ! le voilà. {Il jorend aussitôt son élan et bond if de toutes ses forces; mais il s'en faut de pilus de trois pieds qu'il ne s'élève à la hauteur de l'oiseau.) Si j'étais aussi leste que notre minet! {FI va prendre xin fauteuil , monte dessus , et se trouve trop court. Il se dresse sur la pointe des pieds, il saute : tout cela inutilement, [l descend , court chercher un gros volume in-folio de Plutarque, le 7net sur le fauteuil , grimpe sur le livre , tend le bras.) Je ne saurai jamais l'attraper. J'aurais pourtant bien voulu voir comment on lui a rempli le ventre de paille. Essayons en sautant. (Au moment ait il plie sur ses jambes pour s'enlever, Maurice entre dans le salon, l'aperçoit, et lui chante :) Oli ! comme il y viendra! oh! comme il y viendra! Je te le donne en mille. Un petit bout d'homme comme toi atteindre là-luuit ! Allons, descends, que je monte. Je n'aurai
i;ii()MMi: KsT r.iHX comme il est. -217
pus besoin du Plutarque, moi. (// le tiraille par le pan de non Imhit . Ir Jail descendre , monte à sa place, èlexe les bras, et se toit encore fort loin de Jacquot. Frcçlêric pousse un grand éclat de rire.) Eh bien ! toi qui faisais le fier, je t'aurais cru aussi grand que le saint Christophe de Notre-Dame, àt'entendre.
MAURICE. Oui, mais si je montais sur le livre! {fl y monte, se trouve un peu plus près du perroquet , mais pas assez pour le saisir. Frédéric saute autour du fauteuil en se moquant de lui.)
M.\uiucE. Ce n'est pas ma faute; c'est que ce gros PUitariiue n'est pas encore assez gros. Voyez pourtant; s'il y avait eu quelques gnuids lujmnies de plus dans l'antiquité, Jacquot était à moi.
FiŒDEKic. Je l'aurais bien eu le premier.
MAURICE. Ce n'est pas que je m'en soucie beaucoup.
KRÉDÉRic. Oh non ! pas plus que le renard de la fable ne se souciait des raisins. Le perroquet est peut-être trop vert, n'est-ce pas?
MAURICE. Je le vois aussi bien d'ici.
FREDERIC, ironiquement. Oui, c'est le vrai point de vue. Écoute, mon frère, je ne crois pas qu'il y ait bien de la différence entre nous deux, au moins; et tu es plus vieux de trois ans!
MAURICE. Voyez donc la vanité de ce petit mirmidon! Est-ce ijuc tu voudrais te mesurer avec moi?
FRÉDÉRIC Voyons un peu ! {[Is se mettent sur la même ligne, devant un miroir, épaule contre épaule, et tendent leurs membres autant qu'ils peuvent. Frédéric se hausse sur la pjointe des pieds. 3îaurice , étonné de le voir de sa taille, regarde en bas, et s'aperçoit de la supercherie.)
MAURICE. Ah! le fripon! je le crois bien de cette manière. Appuie tes talons à terre. {Frédéric paraît alors bien au-dessous de son frère . et dit avec humeur, en frappant du pied.) C'est bien triste d'être si [JCtit!
M. DE LEYHis qui est rentré depuis un moment. Parce qu'on ne peut pas atteindre le perroquet, n'est-ce pas, Frédéric?
FRÉDÉRIC. Vous uous avcz doiic vus faire, mon papa?
M. DE LEYRis. Nou , iTiais tcs pieds l'ont écrit sur la couverture de mon Plutarque.
MAURICE. Si nous avions été aussi grands que vous, nous aurions vu de plus près notre pauvre Jacquot.
M. DE LEYRIS. Oui, pouf Ic tcuirmeuter jusqii'après sa mort, comme vous l'avez fait pendant sa vie. Il n'y a pas de mal que vous ne soyez pas assez grands pour cela.
MAURICE. Oh! quel i)laisir, mon papa, si j'étais de votre taille! M. DE LEYRIS. Je te connais : alors même tu ne serais pas content. MAURICE. Il est vrai que j'aimerais encore bien mieux être comme ic géant (pi'on montrait cet hiver à la foire.
FRÉDÉRIC. Le beau ragotin vraiment! Quand on fait des souhaits et quil n'en coûte rien, il ne faut pas se ménager. Tu sais notre plus haut cerisier! voilà comme je voudrais être grand, moi.
M. UE LEYRis. Et pourquoi donc?
FRÉDÉRIC. C'est que je n'aurais besoin ni d'échelle, ni de perche, lorsque les cerises viendraient à mûrir. Imagines-tu, mon frère, comme il serait doux de porter sa tête au-dessus des arbres en se promenant dans le verger, et de pouvoir cueillir les poires et les pêches comme nous cueillons les groseilles? Cela ne serait pas malheureux, au moins !
MAURICE. On pourrait aussi regarder par la fenêtre les gens qui demeurent au troisième. {En sovriant.) Il y aurait de quoi leur faire de belles frayeurs.
FRÉDÉRu:. Je ne craindrais plus les voitures, quand j'irais dans les rues. Je n'aurais qu'à écarter les jambes ; tiens , comme cela. ( Tl les écarte. ) Je verrais passer là-dessous les chevaux, le cocher, le carrosse, les domestiques, et je leur sourirais de pitié.
MAURICE. Tu sais la petite rivière qui coule au bas du jardin ! On a besoin d'un canot pour la traverser, ou il faut aller chercher à un quart de lieue le pont du village. Pst! d'une enjambée, ou d'un saut à pieds joints, on se trouverait de l'autre côté.
FRÉDÉRIC. Et puis l'on serait bien plus fort, si Ton était si grand. Qu'il vînt un ours à ma rencontre, en traversant la forêt, je lui tordrais le cou comme à un pigeon, ou je le jetterais à deux cents pieds en l'air, et il serait si occupé de sa chute en retombant, qu'il oublierait de se relever.
MAURICE. Il ne faudrait plus aussi de bœufs pour labourer la terre : on tirerait la charrue soi-même; et en dix pas, on serait au bout du champ. Tenez encore , je vis l'autre jour plus de cinquante hommes qui enfonçaient des pilotis pour faire une chaussée. Comme ils travaillaient! Eh bien! avec un grand marteau , comme on pourrait alors en porter, un homme seul aurait fait toute leur besogne en un jour. N'est-il pas vrai, mon papa?
M. DE LEYRIS. Voilà qui est fort bon à dire; mais avec tous ces beaux souhaits vous n'êtes que des fous.
MAiiucE. (Comment, des fous?
M. DE LEYRIS. Oui, de croirc que vous seriez alors plus heureux que vous ne l'êtes.
MAURICE. iMais si nous devenions capables de faire plus de choses que nous n'en faisons à présent?
FRÉDÉRIC. Par exemple , ne serait-ce pas fort commode de pouvoir atteindiv ItitMi haut, et de faire d'un seul pas bien du chemin?
M. DE LEviïis. Avant que je te réponde, dis-moi, en te donnant cette taille prodigieuse, viuulrais-lu ipie tout ce (jui t'entoure demeurât aussi petit qu'il l'est aujourd'hui?
FRÉDÉRIC. SîinS (Inutc, ilKHl papa.
MÂi.Kict:. Oui , rien que nous trois de géants.
M. DE LEYKis. Grand merci! je suis content de ma taille, et je m'y tiens.
FRÉDÉRIC. Il faudrait pourtant que vous fussiez toujours plus grand que nous, autrement ce serait aux enfants de donner le fouet à leur père.
M. DE LEYRis. Jc vois qu'il est fort heureux pour moi de ne pas être exposé à ce danger.
FRÉDÉRIC. Oh! non, je vous ferais grâce. Je me souviendrais que vous m'en avez fait si souvent.
MAURICE. Vous ne voulez donc pas grandir avec nous autres?
>i. DE LEYRIS. Non. Parloiis pour vous ssuls, et voyons ce qui en résulterait. D'abord, Frédéric, si, comme tu le désirais tout à Theure, tu étais aussi grand que notre plus haut cerisier, dis-moi , comment pourrais-tu te glisser dans notre verger qui est si plein? Il te faudrait donc marcher ù quatre pattes, et encore aurais-tu bien de la peine à y pénétrer.
FRÉDÉRIC, Bon ! je n'aurais qu'à mettre le pied contre le premier arbre qui me gênerait, je le briserais comme un tuyau de blé, pour me faire place.
M. DE LEYRIS. VoiUi uu parti bien sensé. A mesure qu'il te faudrait plus de fruits pour satisfaire ton appétit, tu détruirais les arbres qui les portent. Mais sortons de chez nous. La plupart des chemins sont bordés d'ormeaux, dont les branches les plus élevées se joignent et s'entrelacent. Les hommes d'une taille ordinaire peuvent y passer à leur aise, et ils trouvent ces berceaux de verdure bien agréables dans les ardeurs du midi : pour toi , tu serais obligé d'aller sans ombrage à travers les champs. Et puis, que deviendrais-tu , quand il se présenterait une épaisse forêt sur ton passage ? C'est là que tu aurais un furieux abattis à faire pour t'y frayer une route.
FRÉDÉRIC II ne m'en coûterait pas plus que de faire à présent un trou dans la haie
M.\uRicE. Je déracinerais les chênes, comme ce Roland le Furieux dont vous m'avez conté l'histoire.
M. DE LEYRIS. Je plaindrais fort les hommes condamnés à vivre dans le même siècle que vous. Poursuivons. Avec les grandes jambes dont vous seriez pourvus , il vous viendrait sans doute dans la tête de voyager?
FREDERIC Comment donc, mon papa! je voudrais aller au bout de l'univers.
M. DE LEYRIS. Tout d'uiie halcinc, sans douti; : car où trouverais-tu sur la route une maison, une chambre, un lit assez grands pour te recevoir? Il te faudrait couchera la belle étoile sur une meule de foin dans les nuits les plus orageuses. Cela serait-il bien agréable? Qu'en penses-tu , Frédéric?
FRÉDÉRIC Hélas ! je me trouverais comme le pauvre Gulliver à Lilliput.
MAiiRicE. Ce n'est pas encore tout à fait bien arrangé. Non , il faudrait (pie tous les autres hommes fussent aussi grands que nous.
M. Di: i.KVRis. Voilà qui est plus généreux. Mais comment la terre siilii-
s' 2'iO J.'HOMME EST BIExN COMME IL EST.
rait-elle à nourrir tant de monstrueux colosses? Dans une contrée où mille personnes subsistent aujourd'hui, à peine pourrait- il en subsister vingt. Nous mangerions chacun notre bœuf en deux jours, et il nous faudrait une demi-tonne de lait pour notre déjeuner seulement.
MAUKicE. Oh ! c'est que je voudrais que les bœufs devinssent plus gros aussi,
M. DE LEYRis. Et dc CCS bœufs-là, combien en pourrais-tu faire paître dans notre prairie ?
MAURICE. Vraiment, fort peu.
M. DE LEYRIS. Jc vois quc , fautc de place, nous manquerions bientôt de bétail.
MAURICE. Il n'y a qu'une chose à faire, c'est d'agrandir en même temps l'univers.
M. DE LEYRIS. Ricu uc t'cinharrasse, à ce qu'il me semble. Pour te hausser de quelques coudées tu étends , d'un seul mot, toute la nature. C'est d'une fort belle imagination ; malgré cela, je pense toujours que tu n'y trouverais pas un grand avantage.
MAURICE. Comment donc, s'il vous plaît?
M. DE LEYRIS. Sais-tu cc quc c'est que la proportion ?
MAURICE. Non, mon papa.
M. DE LEYRIS. Mcts-toi près de ton frère. Qui est le plus grand des deux?
MAURICE. Vous le voyez bien; il ne me va pas à l'oreille.
M. DE LEYRIS. Vicus maintenant à mon côté. Qui est le plus petit?
MAURICE. C'est moi , par malheur.
M. DE LEYRIS. Tu cs douc à la fois grand et petit?
MAURICE. Non, je ne suis ni grand, ni petit, à proprement parler. Je suis grand pour Frédéric, et petit pour vous.
M. DE LEYRIS. Et si iious dcveuioiis tous les trois ensemble dix fois plus grands que nous ne le sommes, serais-tu plus petit pour moi, ou plus grand pour ton frère, que tu ne l'es à présent pour l'un et pour l'autre ?
MAURICE. Non, mon papa, ce serait toujours la même ditférence.
M. DE LEYRIS. Eh bicu ! voilà ce que c'est que la proportion, une gradation proportionnelle.
MAURICE. Ah ! je conçois à présent.
M. DE LEYRIS. Eu CC cas, rcvenous à ton idée. Si tout devient à proportion plus grand dans la nature, tu te retrouveras toujours au point d'où tu es parti. Tu ne seras pas assez grand pour faire peur aux gens du troisième, en les regardant par la fenêtre; tu ne pourras ni enjamber les rivières, ni enfoncer les pilotis à coups de marteau , encore moins tordre le cou à un ours, ou le jeter à deux cents pieds en l'air. Il serait toujours beaucoup plus gros que toi.
MAURICE, .l'en conviens.
M. DE LEYRis. Frédéric, nous as-tu écoutés?
FRÉDÉRIC. Oui, mon papa.
M. DE LEYRIS. Et as-tu bien compris ce que c'est que la proportion?
FRÉDÉRIC. Oh oui ! c'est lorsque l'un devient grand, et que l'autre graudit aussi; en sorte que cela ne fait jamais ni plus ni moins.
M. DE LEYRIS. Pourrais-tu m'en donner un exemple?
FRÉDÉRIC. Je crois bien que oui. (Après avoir réfléchi vn moment.) Tenez, j'aurai beau avoir trois ans de plus dans trois ans, mon frère sera toujours l'aîné, parce qu'il aura encore trois ans de plus que moi.
M. DE LEYRIS. A merveiUc, mon fils. Ainsi, quand tu serais devenu aussi grand que notre cerisier, le cerisier aurait grandi à son tour de toute la différence qui est actuellement entre vous deux.
FRÉDÉRIC. C'est clair.
M. DE LEYRIS. PouiTaïs-tu alors cueillir les cerises avec la main, comme tu cueilles les groseilles?
FRÉDÉRIC Non, mon papa, il me faudrait reprendre ma perche et mon échelle; non pas les mêmes, car il faudrait qu'elles fussent aussi plus grandes à proportion.
M. DE LEYRIS. Et Ics voiturcs passeraient-cUes toujours entre tes jambes?
FRÉDÉRIC. Non certes. Je serais encore obligé de me ranger contre la muraille, pour leur céder le milieu du pavé.
M. DE LEYRIS. Qucls avantages auriez-vous donc retirés de ce bouleversement général que votre orgueil aurait introduit dans l'univers?
MAURICE. Je ne sais guère.
M. DE LEYRIS. Vos souhaits étaient donc insensés, puisque leur accomplissement n'aurait pu vous rendre plus heureux.
MAURICE. Vraiment, mon papa, vous avez raison. Il aurait mieux valu souhaiter d'être petits, petits, tout à fait petits.
FRÉDÉRIC. Quoi, mon frère! comme les petits liommes de Gulliver?
MAURICE. Certainement.
M. DE LEYRIS. Ha, ha! voilà encore une étrange fantaisie. Et quels seraient tes motifs pour cette réduction ?
MAURICE. D'abord, c'est qu'on n'aurait jamais à craindre de disette. Une poignée de grain suffirait pour faire subsister pendant vingt-quatre heures toute une famille.
M. DE LEYRIS. Effectivement, ce serait une grande économie.
MAURICE. Et puis il ne resterait plus aucun sujet de guerre. Une place comme notre jardin serait assez étendue pour bâtir une ville considérable. Les hommes, ayant mille fois plus d'espace qu'il ne leur en faudrait pour se mettre bien à leur aise, ne chercheraient plus à s'égorger pour quelques pouces de terrain.
M. DE LEYRIS. Je u'eu répiuidrais guère, Ciuiuaissant leur loUe. Mais iir
2"22 L'HUMMl-: EST BIEN C(J.MME IL EST.
troublons point, par des craintes funestes, un si bel arrangement. Je vois refleurir la paix et l'abondance; et, grâces à tes soins, Tàge d'or est ramené sur la terre.
M.\L'RicE. Oh! ce n'est pas tout. Notre précepteur dit que les petites créatures ont quelque chose de plus délicat et de plus parfait que les grandes; que leur vue est bien plus perçante, leur ouïe plus fine, leur odorat plus sûr et plus exquis. Cela est-il vrai , mon papa?
M. DE LEYRis. Oui , cu général.
MAURICE. Ainsi l'homme verrait , entendrait, sentirait une infinité de choses dont il ne se doute pas avec ses sens grossiers.
M. DE LEYRIS. Ccs avantages sont assez précieux; je t'avoue cependant que j'aurais du regret de renoncer, pour les acquérir, à cet empire universel que nous nous sommes établi sur tout ce qui respire.
MAURICE. Il ne serait pas perdu pour cela. Vous m'avez dit souvent que l'homme règne encore plus par son intelligence que par sa force.
M. DE LEYRIS. Il cst vrai , parce que sa force est exactement combinée avec son intelligence. Mais donne à un Lilliputien le génie le plus vaste et le plus hardi. Donne-lui même nos inventions et nos arts au point de perfection où ils sont portés, crois -tu qu'il fût en état de se servir de nos instruments les plus souples, et d'imprimer le premier mouvement à notre plus légère machine? Comment pourrait-il se défendre contre les bêtes sauvages, lorsque son chien même l'écraserait innocemment sous ses pieds?
MAURICE. Oui; mais si tout devient à proportion plus petit autour de lui? C'est là que je vous attends.
M. DE LEYRIS. Pour te coufondrc toi-même ; car, dès ce moment, il perd les avantages que tu voulais lui procurer : ses petites moissons ne le garantiront plus de la famine; ses guerres , sans être moins fréquentes ni moins acharnées, n'en seront que plus ridicules. Les animaux inférieurs auront toujours des organes plus fins et des sensations plus délicates : et peutêtre qu'avec sa petitesse risible, il voudra s'aviser encore, comme toi, de réformer la création.
MAURICE. Mon papa, vous êtes aussi trop difficile : on ne peut rien ajuster avec vous.
FRÉDÉRIC C'est que tu n'y entends rien, mon frère. Il n'y aurait qu'un moyen de mettre les choses au mieux.
M. DE LEYRIS. Est-CB quG tu t'en mêles aussi, toi?
FRÉDÉRIC. Tout aussi bien qu'un autre.
M. DE LEYRIS. Voyous tou plan , je te prie ; cela doit être curieux.
FRÉDÉRIC. Il ne s'agirait t.[w d'avoir un corps dur, dur ci»mme du ter.
M. DE LEYRIS. PoUPllUOi (loilC?
FREDERIC. Voyez la pitiùre (lue jr inc suis laite au doigt ; cela ne parait rien, et je ne puis vous dire conibicu elle uir fait souffrir.
M. DE LEYRis. Je te plains, mon pauvre ami.
FRÉDÉRIC. Et ce trou que je me fis il y a un mois à la tète, en tombant sur l'escalier ; il n'y a pas huit jours qu'il est fermé. Tenez, tàtez, c'est ici.
M. DE LEYRIS. Il cst vrai.
FRÉDÉRIC. Oh ! quel plaisir ce serait de pouvoir jouer avec Azor sans qu'il me mordît, et avec Minet sans craindre ses égratignures ! Elnsuite, quand je serais grand , et que j'irais à la guerre , je me moquerais des balles et des boulets ; et les sabres se briseraient sur ma tète au lieu de l'entamer. Ne serait-ce pas fort heureux?
M. DE LEYRIS. J'eu couvieus.
FRÉDÉRIC. Il ne manquerait plus rien à l'homme. Il serait parfait alors. Qu'en dites-vous, mon papa?
M. DE LEYRIS , tirant une orange de sa poche. Tiens , Frédéric , sens cette orange.
FRÉDÉRIC. Oh ! quelle bonne odeur ! Elle doit être excellente. Est-ce que vous me la donnez pour avoir arrangé les choses mieux que mon frère?
M. DE LEYRIS. Nou, cUc ii'cst pas pour toi.
MAURICE. Pour moi, donc?
M. DE LEYRIS. Nou plus. Jc la dcstiiic à quelqu'un de plus parfait que vous deux.
MAURICE. Et à qui donc, s'il vous plaît?
M. DE LEYRIS. A cettc figurc de Nègre qui est sur ma cheminée.
FRÉDÉRIC. Vous voulcz rire, mon papa? Elle ne peut ni voir, ni manger, ni sentir.
M. DE LEYRIS. Elle cs't pourtant de bronze.
FRÉDÉRIC. Et c'est précisément pour cela.
M. DE LEYRIS. Quoi douc ! tu aurais sacrifié la douceur de sentir, de manger et de voir, à la satisfaction de ne pas te casser la tète en tombant de dessus ma cheminée? car tu n'aurais été bon qu'à y figurer.
FRÉDÉRIC. Ce n'est pas ainsi que je l'entends. J'aurais voulu être vif avec mon corps de fer.
M. DE LEYRIS. Et Comment un corps de fer pourrait-il être animé par le sang et par ces liqueurs qui sont la source de la vie? dominent ses nerfs pourraient-ils avoir cette souplesse et cette sensibilité qui nous rendent l'usage de nos membres si facile , et le plaisir de nos sens si délicieux ?
FRÉDÉRIC. C'est triste. Je vois que mon arrangement ne vaut pas mieux que celui de mon frère.
MAURICE. Mais, mon papa, vous qui vous entendez si bien à détruire nos systèmes , faites-nous-en donc qui soient plus raisonnables que les nôtres.
M. DE LEYRIS. VA pouifiuoi veux-tu que j'en fasse? Je suis très satisfait de celui qae je trouve établi. Oui , mes enfants , je vois l'homme pourvu de tout ce qui peut servir à son bonheui'. D'une conloiiiiation supérieure
ù celle de tous les animaux, il dompte, avec son génie, le petit nombre de ceux dont les forces surpassent les siennes. S'il n'a pas reçu en partage la rapidité du cerf ni du cheval, il forge des traits qui devancent l'un dans sa course, et il monte sur le dos de l'autre pour le diriger. Privé de l'aile de l'oiseau , il en donne à l'arbre immobile qui végète dans les forêts , et s'en fait porter jusqu'aux bornes du monde. Sa vue, moins perçante que celle de l'insecte, n'est pas aussi bornée à l'espace étroit où il se meut; ses regards peuvent embrasser un immense horizon, et contempler les grandes merveilles de la nature. Il ne peut, comme l'aigle, fixer le soleil; mais il invente des instruments qui semblent le rapprocher de cet astre, pour mesurer sa distance , et observer sa position au milieu d'une foule innombrable d'étoiles obscurcies par sa splendeur. Tous ses autres sens lui procurent aussi des jouissances continuelles, et veillent également à ses plaisirs et à sa sûreté. Un noble sentiment de son génie lui fait tenter chaque jour, avec succès , de nouvelles découvertes. Il désarme le tonnerre, ou lui marque la place qu'il doit frapper. Il combat les éléments l'un par l'autre, oppose la douce chaleur du feu au souffle glacé de l'air, et défend la terre de la fureur des eaux. Tantôt il descend dans les plus ténébreuses profondeurs de son séjour, pour en rapporter de riches métaux qu'il épure, et dont il forme, par un mélange ingénieux, des substances nouvelles. Tantôt il gravit les roches informes suspendues sur sa tête, les précipite dans les vallées , et les relève en édifices somptueux, ou en pyramides hardies, qui vont cacher leurs sommets dans les nues. La société qu'il forme avec ses semblables, pour la satisfaction réciproque de leurs besoins, le fait jouir, en récompense de son travail, des travaux de cent millions de bras empressés à lui procurer les douceurs de la vie ; il trouve à chaque pas, sous sa main, les productions de tout l'univers. Les sciences élèvent son àme, et agrandissent son esprit ; les beaux-arts adoucissent ses peines, et le délassent de ses labeurs. La mémoire et la réfiexion lui forment une expérience de celle de tous les siècles qui se sont écoulés. Avec le doux sentiment de son existence personnelle, son cœur jouit encore dans les autres par la compassion et la bienfaisance , les liaisons du sang et de l'amitié. Sa félicité ne dépend que de lui seul au milieu de tout ce qui l'entoure, puisqu'on la trouve dans l'exercice modéré de ses forces, et l'usage constant de sa raison. S'il la trouble quelquefois en cherchant à s'élancer trop loin de lui-même, il n'en doit accuser que sa folie. Ce n'est plus qu'un enfant comme vous, qui, au lieu de jouir paisiblement des douceurs attachées à sa condition, et d'en supporter les maux avec courage , se tourmente par des prétentions désordonnées , ou se dégrade par une honteuse pusillanimité.
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