CLÉMENTINE ET MADELON
MADKLoN. .Nous soiuiiu's toutes éveiUées comme des souris.
CLÉMENTINE. Ail ! j'eii SUIS 1)1611 aise ! J'étais d'abord fâchée que Dieu semblât ne s'être pas embarrassé de tant de pauvres enfants ; mais puisque vous avez la santé, je vois bien qu'il ne vous a pas oubliés. Je me porte liien aussi, quoique je ne sois pas sûrement aussi robuste que toi. Mais, ma chère enfant, tu vas nu-pieds ; pourquoi ne mets-tu pas de chaussure?
MADELON. C'est qu'il en coûterait trop d'argent à mon père, s'il fallait qu'il nous en donnât à tous ; et il n'en donne à aucun.
CLÉMENTINE. Et ne craius-tu pas de te blesser?
MADELON. Je n'y fais seulement pas attention. Le bon Dieu m'a cousu des semelles sous la plante des pieds.
CLÉMENTINE. Je ne voudrais pas te prêter les miens. Mais d'où vient que tu ne manges plus ?
MADELON. Nous uous sommcs amusées à babiller, et il faut que j'aille ramasser de l'herbe. Il est bientôt huit heures. Notre bourrique attend son déjeuner.
CLÉMENTLNE. Eh bicu, emporte le reste de ton pain. Attends un peu. Je vais en oter la mie, tu mettras la confiture dans le creux.
M.\DELON. Je vais le porter à ma plus jeune sœur. Oh! elle ne fera pas la petite bouche, celle-là ! Elle n'en laissera pas une miette, quand elle aura commencé à le lécher.
CLÉMENTINE. Jc t'en aime davantage, d'avoir pensé à ta petite sœur.
MADELON. Je n'ai rien de bon sans lui en donner. Adieu, mamselle.
CLÉMENTINE. Adicu, Madclon. Mais souviens-toi de revenir ici demain à la même heure.
MADELON. Pourvu quc ma mère ne m'envoie pas ailleurs, je me garderai bien d'y manquer.
Clémentine avait goûté la douceur qu'on sent à faire le bien. Elle se promena quelque temps encore dans le jardin en pensant au plaisir qu'elle avait donné à Madelon, à la reconnaissance que Madelon lui en avait témoignée, et à la joie qu'aurait sa petite sœur de manger des confitures. Que sera-ce donc, se disait-elle, quand je lui donnerai des rubans et un collier! Maman m'en a donné l'autre jour d'assez jolis, mais la fantaisie m'en est déjà passée. Je chercherai dans mon armoire quelques chiffons pour la parer. Nous sommes de même taille ; mes robes lui iront à ravir. Oh! qu'il me tarde de la voir bien ajustée!
Le lendemain, Madelon se glissa encore dans le jardin. Clémentine lui donna des gâteaux qu'elle avait achetés pour elle.
Madelon ne manqua pas d'y revenir tous les jours. Clémentine ne songeait qu'à lui donner de nouvelles friandises. Lorsque ses épargnes n'y suffisaient pas, elle priait sa mère de lui donner (pielque chose de lollice, et sa mère y consentait avec plaisir.
■il CLE.MENTIXE Eï MADELOX.
Il arriva cependant un jour que Clémentine l'erut une réponse atïligeante. Elle priait sa mère de lui faire une petite avance sur ses pensions de la semaine, pour acheter des bas et des souliers à Madelon, alin (pf elle n'allât plus nu-pieds. Non, ma chère Clémentine, lui répondit sa mère.
Et pounpioi donc, maman?
Je te dirai à table ce qui me fait désirer (lue tu sois un peu moins pi'odigue envers ta favorite. Clémentine fut surprise de ce refus. Elle n'avait jamais tant soupiré que ce jour-là après l'heure du dîner. Enfin on se mit à table.
Le repas était déjà fort avancé, sans que sa mère lui eût dit la moindre chose qui eût trait à Madelon. Enfin un plat de chevrettes qu'on servit fournit à madame d'Alençay l'occasion d'entamer ainsi l'entretien :
M"" d'alexçay. Ah! voilà le mets favori de ma Clémentine, n'est-il pas vrai? Je suis bien aise qu'on nous en ait servi aujourd'hui.
CLEMENTINE. Oui, maman, j'aime beaucoup les chevrettes; et voici la saison où elles sont excellentes.
m"^ d'alexçay. Je suis sûre que Madelon les trouverait encore meilleures que toi.
CLÉMENTINE. Ah! ma chère Madelon! Je crois qu'elle n'en a jamais vu. Si elle apercevait seulement ces longues moustaches, elle en aurait une peur, une peur! Je la vois d'ici s'enfuir à toutes jambes. Maman, si vous vouliez me le permettre , je serais bien curieuse de voir la mine qu'elle ferait. Tenez, rien que deux pour elle, quand ce seraient les plus petites.
m"^ d'alençay. J'ai de la pehie à t'accorder ce que tu me demandes.
CLÉMENTINE. Et pourquoi donc, maman, vous qui faites du bien à tant de monde ? Je vous ai aussi demandé ce matin un peu d'argent pour acheter des bas et des souliers à Madelon, et vous m'avez refusée. Il faut que Madelon vous ait fâchée. Est-ce qu'elle aurait faitquelque dégât dans le jardin ! Oh! je me charge de la gronder.
m"" d'alençay. Non, ma chère Clémentine, Madelon ne m'a point fâchée. Mais veux-tu, par bienfaisance envers elle, faire son bonheur ou son malheur?
CLEMENTINE. Sou bonhcur, maman. Dieu me garde de vouloir la rendre malheureuse.
m""" d'alençay. Je voudrais aussi de tout mon cœur la voir plus fortunée, puisiiu'elle a su mériter ton attachement. Mais est-il bien vrai, Clémentine, qu'elle mange son pain tout sec à déjeuner?
CLÉMENTINE. C'cst bien vrai, maman. Je no voudrais pas vous tromper.
m""" d'alenç.w. Comment? elle s'en est contentée jusqu'à présent?
CLÉMENTLNE. Mou Dicu oui ! Et quand ce serait de la frangipane, je ne la MiaugtM'ais pas avec plus de plaisir qu'elle ne mange son pain bis.
CLKMF.XTIXK Kl' MADF.LdX. Xi
M'"'' u'alençay. Il me parait qu'elle a bon appétit. Mais je ne puis me persuader qu'elle aille nu-pieds.
CLÉMENTINE. C'est toujours uu-pieds que je l'ai vue. Demandez au jardinier.
m"^ d'alençay. Elle se les met donc tout en sang, lorsqu'elle marche sur le sable et sur les cailloux?
CLÉMENTINE. Point du tout. Elle court dans le jardin comme une biche; et elle dit, en riant, que le bon Dieu lui a cousu une paire de semelles sous la plante des pieds.
m""" d'alençay. Je sais que tu n'es pas menteuse; mais j'avoue que j'ai bien de la peine à croire ce que tu me dis. Je voudrais bien voir la grimace que ferait ma Clémentine en mangeant du pain bis tout sec, sans beurre ni conhtures.
CLÉMENTINE. Oh ! je scus qu'il me resterait au gosier. m"' d'alençay. Je ne serais pas moins curieuse de voir comment elle s'y prendrait pour aller nu-pieds.
CLÉMENTINE. Tcuez, mamau, uc vous fâchez pas; mais hier je voulus l'essayer. Étant seule dans le jardin, je tirai mes souUers et mes bas pour marcher pieds nus. Je les sentais tout meurtris, et cependant je continuai d'aller. Je rencontrai un tesson. Aye! cela me fit tant de mal, que je retournai tout doucement reprendre ma chaussure, et je me promis bien de ne plus marcher les pieds nus. Ma pauvre Madelonl elle est cependant ainsi tout l'été.
m"" d'alençay. Mais d'où vient donc que tu ne peux manger de pain sec ni aller nu-pieds comme elle?
clémentine. C'est peut-être que je n'y suis pas accoutumée. m"* d'alençay. Mais si elle s'accoutume, comme toi, à manger des friandises, et à être bien chaussée, et 'qu'ensuite le pain sec lui répugne, et qu'elle ne puisse plus aller nu-pieds sans se blesser, croirais-tu lui avoir rendu un grand service?
clémentine. Non, maman ; mais je veux faire en sorte que, de toute sa vie, elle ne soit plus réduite à cet état.
m"^ d'alençay. Voilà un sentiment très généreux : et tes épargnes te suffiront-elles pour cela?
CLEMENTINE. Oui bien, maman, si vous voulez y ajouter tant soit peu. m""' d'alençay. Tu sais que mon cœur ne se refuse jamais à secourir un malheureux, lorsque l'occasion s'en présente. Mais Madelon est-elle la seule enfant que tu connaisses dans le besoin?
CLÉMENTINE. J'cu couiiais bicu d'autres encore. Il y en a deux surtout, ici près dans le village, qui n'ont ni père ni mère.
m'"* d'alençay. Et qui, sans doute, auraient besoin de secours? ci.KMENTiNE. Olil oui, uiamau.