‹ L'ami des enfants (volume 2)Chapitre 162 sur 276 · LE VIKUX CIIAMl'AGXE · texte numérisé non relu

LE VIKUX CIIAMl'AGXE

M. DOKVAL. Dieu veuille t'en préserver. Sans lui, tu ne peux te répondre de la plus ferme résolution.

PAULIN. Et que dois-je faire pour que Dieu m'en préserve?

M. DOHVAL. Lui demander sou secours. Il ne te le refusera pas.

PAULIN, Je le lui demanderai du fond de mon cœur. Mais, mon papa, il y a encore une autre chose que je viens de faire sans votre permission, et qui vous fâchera peut-être.

M. DOHVAL. Qu'est-ce donc, mon fils?

PAULIN. L'écu de six francs dont vous m'aviez fait cadeau le jour de ma fête, je l'ai donné à Champagne.

M. DOHVAL. Pourquoi en serais-je fâché? Je trouve fort hienquetu fasses de fort bonnes actions de toi-même, et sans m'en avoir prévenu. Tu peux disposer de tout l'argent que je te donne. C'est ton bien. Tu ne pouvais en faire im meilleur usage. Il faut s'accoutumer de bonne heure à une prudente générosité. Champagne en a-t-il paru bien content ?

PAULIN. Il pleurait de joie; et je me réjouissais de le voir pleurer.

M. DORVAL. Je te sais gré de ce sentiment, mon cher fds. Vn bon cœur se réjouit toujours d'avoir adouci la misère de ses semblables. Toutes les vertus font naître la joie dans notre àme ; mais aucune n'y laisse un souvenir plus long et plus satisfaisant que la bienfaisance.

PAULIN. Ah! si jamais je possède quelques biens, je veux soulager tous ceux qui souffriront autour de moi.

M. DORVAL. La dernière prière que j'adresserai à Dieu sera de fortifier cette vertu dans ton cœur, et de te mettre en état de l'exercer.

PAULIN. Serai-je toutes les fois aussi content qu'aujourd'hui?

M. DORVAL. C'est le seul plaisir qui ne s'affaiblisse jamais. Cherche surtout à le goûter dans l'intérieur de ta maison. Si tes domestiques sont gens de bien, tu dois encore plus gagner leur attachement par de bons procédés que par de l'argent. Il ne faut cependant pas négliger de leur faire de temps en temps de petits cadeaux. Si tu sais les fliire à propos et avec grâce, tu feras de tes gens tes plus sûrs amis.

PAULIN. Mais, mon papa, n'ont-ils pas leurs gages?

M. DORVAL. Ils les out pour faire leur service, et rien de plus. Mais de petits présents feront naître leur affection, et ils iront au-del;\ de leur devoir.

PAULIN. Je ne vous comprends pas trop bien, mon papa.

M. DOHVAL. Je vais t'éclaircir ma pensée parl'exemple de Champagne. Je lui donne ses gages, son vêtement et sa nourriture pour me servir. L(U"squ'il m'a servi, ne sommes-nous pas quittes? et me doit-il quelque chose de plus? Cependant, tu sais qu'il prend soin de tout dans la maison; (pi'il s'est rendu de lui-même le surveillant de tous les autres domestiques, et qu'il m'a souvent épargné bien des pertes. Il fait tout cela par attachement,

et sans aucun ordre particulier, parce que j'ai su mériter sa recdunaissance par quelques dons légers que je lui ai faits dans certaines occasions. Lorsque ton âge te permettra de te répandre dans la société, tu n'entendras, dans toutes les maisons, que des [liaintes sur la négligence et l'ingratitude des domestiques. Sois persuadé, mon fils, (}ue c'est le plus souvent la faute des maîtres, pour avoir voulu leur inspirer plus de crainte que d'attachement.

PAULIN. Maintenant, je vous comprends à merveille, et je me sei-virai un jour de vos leçons et de votre exemple,

M. DORVAL. Tu n'auras jamais lieu de te repentir de les avoir suivis. Je les ai hérités de mon père, et je me souviendrai toujours de ce qu'il avait coutume de nous raconter à ce sujet.

PAULIN. Ah! mon papa, si cela ne vous importune pas, je serai bien aise d'entendre cette histoire.

M. noRVAL. Je me fais un plaisir de t'accorder cette récompense de ton repentir et de ta l)ienfaisanee envers l'honnête Champagne.

« M. de Flore, brave militaire, retiré du service, vivait sur ses terres avec une épouse respectable et cinq enfants dignes d'être nés de si honnêtes parents. Les habitants des villages voisins étaient pénétrés pour eux de vénération, et cette famille réunie formait le spectacle le plus touchant qu'on puisse imaginer. La douceur du caractère de M. de Flore et l'ordre qui régnait dans sa maison lui conciliaient la bienveillance et l'admiration de tous ceux qui avaient le bonheur de le connaître. Tous les jeunes gens du canton s'empressaient d'entrer à son service ; et lorsqu'il venait à y vaquer une place, soit par la mort, soit par la retraite d'un domestique, cette place était recherchée comme un enqjloi honorable. Le contentement se peignait sur le visage de tous ces gens. On aurait cru voir des enfants respectueux autour de leur père. Ses ordres étaient si justes et si modérés, que jamais un seul n'avait eu la pensée de lui désobéir. La concorde régnait entre eux comme parmi des frères : ils ne disputaient que de zèle pour le service de leur maître, et d'attachement à ses intérêts. Un ancien camarade de M. de Flore, qu'on nommait M. de Furcy, retiré, comme lui, sur ses terres, mais dans une province assez éloignée, vint un jour lui rendre visite, en passant près de son château , pour se rendre à la cajjitale. Après divers propos, la conversation tomba sur les désagréments attachés aux soins d'un ménage. M. de Furcy soutenait que la vigilance sur ses domestiques était l'occupation la plus fatigante pour lui ; qu'il n'en avait jamais trouvé que d'insolents, de paresseux, d' inattentifs aux besoins de leur maître. Oh! pour cela, dit >L de Flore, je n'ai pas à me plaindre des miens. Depuis dix ans, je n'en ai reçu aucun sujet grave de plainte. Je suis très content d'eux, et ils le sont de moi. C'est, dit >L de Furcy, un iMUilieur luen peu ordinaire, il faut que

Mi

LE VIEUX ("HAMPAGXE.

VOUS ayez quelque secret i)articulier pour former de bons domestiques, et pour les maintenir dans leur perfection. Ce secret est très simple, répondit 31. de Flore, et le voici, continua-t-il, en allant chercher une grande cassette. Je ne vous comprends pas, reprit M. de Furcy. M. de Flore, sans lui répliquer, ouvrit la cassette. M. de Furcy y vit six tiroirs avec ces étiquettes : Dépenses extraordinaires. — Pour moi. — Pour ma femme. — Pour mes enfants. — Gages de tnes domestiques. — Gratifications . — Comme j'ai toujours en avance un an de mon revenu, reprit alors M. de Flore, j'en fais six portions au commencement de chaque année. Dans le premier tiroir je mets une certaine somme inviolablement réservée aux besoins imprévus. Dans le second, est celle que je destine à mon entretien. Le troisième renferme l'argent nécessaire pour les dépenses intérieures du ménage et les épingles de ma femme. Le quatrième, tout ce qu'il doit m'en coûter pour l'éducation soignée que je donne à mes enfants. Les gages de mes gens sont dans le cinquième. Dans le sixième enfin, sont les gratifications que je leur accorde. C'est à ce dernier tiroir que je dois le bonheur de n'avoir jamais eu de mauvais domestiques. L'argent de leurs gages est pour ce que leur devoir exige d'eux; mais les gratifications que je leur distribue en certaines occasions sont pour ce qui n'est pas rigoureusement compris dans leur devoir, et que leur seule affection pour moi les engage à faire au-delà de mes ordres et de mes vœux. »

N jour M. d'Orville ayant surpris sa fille Agathe fort occupée devant son miroir, ils eurent à ce sujet rentretien suivant. M. d'orville. Te voilà bien parée, Agathe; tu as sans doute des visites à recevoir ou à reodre?

AGATHE Oui, mon papa, je dois aller passer la soirée chez les demoiselles Saint-Aubin, ï^ M. d'orville. J'ai cru que tu allais figurer dans quelque cercle de duchesses. A quoi bon toute cette parure pour des amies que tu vois tous les jours ?

AGATHE. C'est que , mon papa, c'est que.... lorsqu'on va chez les autres, on ne doit pas être en désordre, comme on l'est chez soi. M. d'orville. Tu es donc ordinairement en désordre c/iez toi? AGATHE. Oh! non; mais vous sentez que cela doit faire une différence. M. d'orville. J'entends : tu veux dire qu'on doit être un peu mieux arrangée. Mais il m'a semblé, en entrant, que tu t'occupais aussi du soin de ta mine et de ton maintien. Ton miroir te dit-il que tes études t'aient réussi? {Agathe baisse les yeux et rougit.) Quel est donc ton dessein? AGATHE. Mon papa, c'est qu'on n'est pas fâchée de plaire, et.... surtout qu'on ue veut pas se montrer d'une manière à faire peur.

M. d'orville. Ha! ha! il dépend donc de nous déplaire, ou de faire |ieur?

28«) LA l'JIVSlOXO.MIK.

AGATHK. Non, [liis toiit il tuil. J'entendais par là... ce (jn'nn entend ordinairement i)ar faire peur.

M. d'ohvh.le. Je serais bien aise de l'apprendre. Cela pent me servir aussi, à moi.

AGATHE. Mais, par exemple, lorsqu'on est criblé de petite vérole, (ju'on a le nez épaté, la boucbe trop fendue, et les yeux cbassieux....

M. d'orville. Grâces à Dieu, tu n'as aucune de ces dillormités, et tu as même une physionomie assez drôle. Que te faut-il de plus pour ne pas être à faire peur, et pour plaire généralement?

AGATHE. Ah! mon cher papa, je ne sais conmient cela se fait; mais il y a dans le nombre de mes amies des mines fort jolies qui ne me plaisent guère. Il y en a d'autres, au contraire, qui me plaisent beaucoup, quoiqu'on ne les trouve pas jolies.

w. d'ohville. Peux-tu me faire confidence de tes sentiments? Faismoi d'abord connaître celles qui sont d'une jolie ligure, et (jui cependant n'ont pas le bonheur de te plaire.

AGATHE. Cela est aisé. Je vous nommerai d'abord mademoiselle Blondel. Elle a une peau fine et blanche comme la peau d'un œuf, des yeux bleus, une bouche vermeille; mais elle a des airs penchés qui la font paraître plus petite qu'elle ne l'est en effet. Elle tourne la tète sur son épaule, de manière à se démonter le visage; elle traîne ses syllabes si lentement, que ses paroles semblent ne pas tenir ensemble, et elle vous regarde en parlant, comme si elle attendait votre admiration pour ses sentences. Je vous nommerai ensuite mademoiselle Armand, l'aînée, qui passe pour la plus belle de la ville; mais elle a une mine si fière et si railleuse, que lorsque nous sommes rassemblées, nous ne pouvons nous oter de l'esprit qu'elle nous méprise ou qu'elle se moque de nous. Pour mademoiselle Durand, la jolie brune, elle a un maintien si décidé et un ton si tranchant, qu'un garçon rougirait....

M. i)'oRvn.LE. Doucement. De ce train-là, nous irions bientôt à la médisance. Nomme-moi plutôt celles qui, sans être jolies, ont su trouver grâce à tes yeux.

AGATHE. Vous conn'aisscz ])icn Emilie Jansin? La petite vérole Ta cruellement maltraitée; il lui en est resté même une tache sur l'œil gauche. Malgré cela, elle a une figure si agréable, (lu'fui croit y voir la bonté, la douceur et la complaisance. La cadette Armand louche tant soit peu, parce que, dans son enfance, on lui a mis une espèce de paravent sur les yeux, qu'elle a eus rouges pendant plus d'un an. Elle regarde il droite pour voir ce qui est à gauche. Eh bien ! on s'y accoutume, et nous l'aimons toutes à la folie; elle a tant de vivacité, tant degaîté!

y\. i)'()uvuj,i:. Tu le vois, les avantages extérieurs, et, pour m'exprinu^r avec plus d'étendue, uni' peau lilunrjit' (M douce, de belles dents, un nez

bien tourné, une bouche vermeille, une taille tine et dégagée : en un mot, toutes les beautés de la figure ou de la personne ne sulfisent donc pas uniquement pour plaire. Il faut encore une physionomie heureuse, et des manières engageantes.

AGATHE. Très certainement, mon cher papa; car autrement je ne saurais expliquer comment des personnes me plaisent qui ne sont ni jolies, ni d'une belle taille, et comment d'autres me déplaisent avec tous ces avantages.

M. d'orville. Mais pourrais-tu me dire pourquoi les premières ont quelque chose dans la physionomie qui nous tlatte plus agréablement que les traits réguliers des secondes?

AGATHE. Parce que apparemment on y découvre quelques marques du caractère, et que Ton est porté à croire que ceux qui ont un air de bonté dans les traits de la figure, doivent avoir un bon cœur.

M. d'orville. Lorsque tu étais devant ton miroir, tu cherchais sans doute à donner à ton visage un air de bonté, pour qu'un imaginât que tu as aussi de la bonté dans le caractère ?

AGATHE. Ne vous moqucz pas de moi, mon papa, je vous prie.

M. d'orville. Ce n'est pas mon dessein. Mais tu me disais toi-même tout à l'heure que tu voulais plaire, et tu convenais que ce moyen est le plus sûr pour y parvenir?

AGATHE. Certainement, oui.

M. d'orville. Mais crois-tu qu'une pareille mine ne puisse pas être trompeuse, ou qu'on puisse se donner le talent de plaire, et de le déposer ensuite à sa volonté?

AGATHE. Je le crois, mon papa; car je vous ai entendu dire cent fois à vous et à d'autres personnes: Je n'aurais jamais cru de cette petite fille qu'elle eût une physionomie si menteuse. Cet homme a l'air de la probité même, et il nous a trompés. Celui-ci, ou celui-là sait si l)ien composer son visage, qu'on jurerait qu'il possède toutes les vertus.

M. d'orville. Mais était-il alors question de personnes que nous eussions vues longtemps, souvent, ou de bien près?

AGATHE. Ah ! je ne sais pas.

M. d'orville. Ce faux jugement ne pourrait-il pas aussi provenir d'un manque de sagacité, ou de ce qu'on n'a pas assez remarqué si ces personnes ont toujours eu la même physionomie, ou si elles ne l'ont prise seulement que dans telle ou telle occasion; ou enfin si tout, en elles, parle et agit d'après le même système.

AGATHE. Que voulez-vous dire par-là, mon papa?

M. d'orville. Si tout s'accorde bien, la figure, les yeux, le son de la voix, tous les traits du visage, que rien ne se démente et ne se contredise.

AGATHE. Oh! voilà bien des choses pour faire attention à tout cela! Je

croirais cependéiiil que si je voyais quelqu'un longtemps et souvent, et que j'apportasse bien de l'attention à cet examen, je ne pourrais pas m'y tromper.

M. d'orville. Pauvre enfant! ne t'y fie pas

AGATHE. iMais au moins, je pense que je puis bien voir dans mes amis ce qui est affecté ou ce qui est naturel.

M. d'orville. Ainsi, tu crois être assez instruite dans l'art de se contrefaire, et avoir assez de pénétration et de jugement pour distinguer, sur un visage, la vérité de l'hypocrisie? En vérité, je n'en aurais jamais tant attendu d'une tète si légère.

AGATHE. Oh! j'ai bien remarqué dans mademoiselle Blondel, que sa petite bouche, ses grands yeux, ses tours de tête et sa voix traînante, ne sont pas naturels ; et, au contraire, que la mine flère et moqueuse de mademoiselle Armand l'aînée et les manières libres et hardies de mademoiselle Durand, n'ont rien d'affecté, parce que l'une est réellement vaine et dédaigneuse, et l'autre impudente.

M. d'orville. Peut-être ne sont-elles pas encore assez avancées dans l'art de prendre une physionomie étrangère? Quoi qu'il en soit, tu penses que nos aversions et nos penchants, nos vertus et nos défauts se peignent sur notre visage, et qu'on peut lire sur les traits d'une personne, comme dans un livre, ce qu'elle est au fond de son cœur?

AGATHE. Pourquoi pas ! Je n'ai encore vu aucune personne colère, avec une physionomie douce; aucune personne envieuse, avec une physionomie riante ; aucune personne d'un caractère dur, avec une physionomie tendre. Voyez seulement notre voisine, madame de Gernou, de quel œil elle regarde les gens, comme si elle voulait les dévorer, et comme elle parle d'une voix grondeuse. Toutes les fois que la vieille demoiselle d'Angennes vient chez nous, et que maman a compagnie, regardez bien comme ses yeux tournent autour d'elle pour voir si quelque femme a quelque chose de nouveau ou de brillant dans sa parure, et de quel air de jalousie elle la parcourt tout entière, de la tête aux pieds, comme si elle souffrait de son bonheur.

M. d'orville. Fianchement, on ne risque pas beaucoup à juger sur leurs visages, que l'une est envieuse, et l'autre colère. Cependant, ne pourraitil pas arriver quelquefois que la nature eût donné, avec des' inclinations perverses, une figure prévenante, ou, au contraire, des traits ignobles, avec un cœur généreux ?

AG.VTHE. Je n'en sais rien. Mais j'aurais de la peine à le croire.

M. d'orville. Et pourquoi donc?

AGATHE. C'est que l'on voit à la figure d'une personne si elle est faible ou robuste, saine ou maladive, et qu'il doit en être de même du caractère.

M. d'orville. Je vais cependant te citer deux tiaits historiques, qui semblent (.'oiitrai-ior tes idées.

« Un homme, nommé Zopire, très habile physionomiste, se piquait, d'après l'examen de la conformation et de la figure d'une personne, de distinguer ses mœurs et ses passions dominantes. Ayant un jour considéré Socrate, il jugea que ce ne pouvait être qu'un homme d'un mauvais esprit, et livré à des penchants vicieux, dont il nomma quelques-uns. Alcibiade, l'ami et le disciple de Socrate, qui connaissait tout le mérite de son maître, ne put s'empêcher de rire du jugement du physionomiste, et de le taxer d'une profonde ignorance. Mais Socrate avoua qu'il avait réellement reçu de la nature des dispositions à tous les vices qu'on venait de lui reprocher, et qu'il ne s'en était préservé que par les efforts continuels de sa raison.

Esope, cet esclave doué de tant d'esprit, était si hideux et si contrefait, que lorsqu'on l'exposa en vente, aucun de ceux qui l'eurent envisagé ne céda à la prière qu'il leur faisait de Tacheter, jusqu'à ce que ses réponses spirituelles l'eussent fait connaître. Voilà deux exemples qui semblent établir le contraire de ce que tu soutenais. «

AGATHE. En vérité, cela m'étonne par rapport à Socrate, dont je vous ai souvent entendu parler avec admiration, et par rapport à Esope, dont j'ai lu les fables avec tant de plaisir. Je les aurais cru l'un et l'autre de la plus belle figure du monde. Mais j'en reviens encore à ce que je vous ai dit, qu'on peut être laid, et avoir cependant un je ne sais quoi de sagesse, d'esprit ou de bonté dans la physionomie.

M. d'orville. Tu as raison : les chagrins et les maladies peuvent déformer les traits; mais ce n'était pas le cas de Socrate. Il convenait même qu'il avait eu d'abord des inclinations vicieuses, et les traits de sa figure s'y rapportaient à merveille.

AGATHE. Il me semble que sa réponse peut expliquer la difficulté. Il était né avec de mauvais penchants; mais comme il avait en même temps beaucoup de raison, et qu'il vit bien que la colère, l'orgueil et l'envie étaient des vices affreux, il les combattit, et vint à bout de les vaincre. Son cœur se purgea de ses défauts, mais sa physionomie en garda encore la trace.

M. d'orville. Tu me parais bien preste à la réplique. Il y a même quelque chose de vrai dans ton raisonnement. J'aurai cependant une petite question à te faire. Supposé que mademoiselle Armand, cette petite fille orgueilleuse dont tous les traits expriment la hauteur, l'amour-propre et le dédain, instruite par les sages représentations de ses parents, se fût bien convaincue de la folie de sa vanité, ou que des revers et des maladies lui fissent une loi de chercher à se rendre agréable aux autres, par l'affabilité, la douceur et la complaisance, en sorte qu'elle devînt tout l'opposé de ce qu'elle est aujourd'hui; supposé qu'il en fût de même de tes autres amies, par rapport aux défauts que tu leur reproches, ces traits d'orgueil, d'affectation et d'impudence se conserveraient-ils sur leurs figures? Et

iW l.A PIIYSIONOMIL.

lorsque, par îles efibrts redoublés et soutenus, elles seraient parvenues à changer leurs vices dans les vertus contraires , le même changement ne s'opérerait-il pas dans leur physionomie?

AGATHE. Certainement oui, mon papa.

M. n'oRviLLE. Ainsi la vérité pourrait bien se trouver entre nos deux raisonnements. Socrate s'était livré, pendant toute sa jeunesse, à la fohe de ses passions. Il avait même gardé longtemps son humeur colère, puisqu'il priait ses amis de l'avertir toutes les fois qu'ils le verraient prêt à s'y livrer. Lorsque, dans un âge plus mùr, il se fut instruit à l'école de la sagesse, il commença sans doute à combattre ses vices, à s'en corriger de jour en jour, et à s'élever peu à peu au plus haut degré de perfection dans toutes les vertus morales ; mais il était trop tard pour corriger aussi sa physionomie. Ses fibres et ses nerfs s'étaient roidis; la beauté de son âme ne pouvait plus percer sur sa figure. Elle était comme le soleil dans un ciel chargé de nuages et de brouillards. Dans l'enfance, au contraire, où les traits ont plus de souplesse et de flexibilité , les diverses affections de l'àme viennent tour-à-tour s'y peindre dans toute leur énergie. Ainsi l'expression des vertus y remplacera celle des vices, si les vertus ont remplacé les vices dans le fond du cœur. C'est comme un voile léger qui, placé tour-à-tour sur la tète d'une belle Circassienne, ou d'une Négresse hideuse, laisse facilement entrevoir la beauté de l'une et la laideur de l'autre. Je ne sais si je m'explique assez clairement pour toi.

AGATHE. Oh! je vous ai compris à merveille, grâce à vos comparaisons : et pour vous prouver que j'en ai bien saisi l'esprit, je veux vous en faire une à mon tour. J'ai souvent gravé, sans peine, sur un jeune arbrisseau, les lettres de mon nom, ou les chiffres de Tannée; mais je n'aurais pu en venir à bout sur un vieux arbre , l'écorce eut été trop dure et trop raboteuse.

M. n'oRviLLE. Comment donc? Tu m'étonnes. Mais quand ta comparaison ne serait pas tout à fait exacte, il est toujours vrai que si nous ne prenons que dans un âge avancé l'habitude des vertus, nous en paraîtrons moins aimables aux yeux des autres, parce que nos traits, longtemps accoutumés à peindre nos penchants vicieux, ne se prêteront qu'avec peine à l'expression de nos sentiments actuels. Et que devons-nous en conclure?

AGATHK. Qu'il faut — (pi'il faut —

M. d'ouvuj.k. Kéfléchis bien à ton idée, avant de t'exprimer.

AGATHE. Qu'il faut travailler de bonne heure à se donner une physionomie de vertu.

M. u'ouvn.LE. Mais si nous n'étions pas dans notre cieur ce cpie notre physionomie aiuionce, ce conti'aste ne se ferait- il pas remarcjner? Tu disais tout-à-l'heure de iiiadeiiKust'llc IJIdudi'l , (lu't'lle n'était pas ce (|u'elle voulait qu'cui la cn'it. Ainsi tu vius.. .

a(;athk. Je vi)is (jifil fùiit s'efforcer d'être réellement ce que l'on veut paraître. Ainsi, par exemple, veut-on avoir l'air d'être doux, modeste, réservé, bienfaisant? il faut combattre toutes les inclinations qui nous empêcheraient de l'être en effet : autrement notre physionomie serait bientôt démasquée. Est-on, dans la vérité, doux, modeste, réservé, bienfaisant? les traits de notre visage le peindront aussi.

M. d'orville. Très bien, ma chère xVgathe. Et n'est-ce pas là une excellente recette pour se procurer la véritable beauté, le vrai don de plaire? Combien seraient malheureux ceux à qui la nature a refusé ses charmes, si l'espérance de se donner une physionomie aimable et engageante ne pouvait leur faire acquérir la bonté du cœur, et les vertus les plus agréables aux yeux de Dieu et des hommes! Crois-moi, ma chère fille, ne va pas chercher dans ton miroir l'art de paraître meilleure que tu ne le serais en effet. Mais lorsque tu te sentiras agitée de quelque passion, cours aussitôt le consulter. Tu verras la laideur de la colère, ou de la jalousie, ou de la vanité, demande-toi alors à toi-même, si cette image peut être agréable aux regards des hommes ou de Dieu.

AGATHE. Oui, mon papa, votre conseil est très sage, et je le suivrai. Mais je tirerai encore un autre avantage de vos leçons.

M. d'orville. Et lequel?

AGATHE. Je regarderai attentivement ceux à qui j'aui-ai affaire, et je chercherai à découvrir sur leur physionomie ce que je dois penser sur leur compte.

M. d'orville. Garde-t'en i)ien, ma tille. Le premier moyen répugne à la civilité, et ne convient guère à la modestie de ton sexe : le second serait très dangereux avec ta candeur et ton inexpérience. Pour démêlei-, dans les traits d'une personne, son caractère et sa pensée, il faut une longue étude, des observations répétées, et un regard très perçant. Tu te verrais sans cesse trompée dans ta confiance ou dans tes antipathies. L'usage du monde t'instruira par degrés. Ne tourne maintenant tes études que sur toi-même, et emploie toutes les forces de ton àme à acquéiir des vertus, pour en devenir plus aimable et plus belle.

PERSONKAGES.

Madame BEAUMOXT. i -M. DUPAS , maître de danse

LÉOXOR , sa nièce. de Léonor.

M. YERTEUIL , tuteur des DIDIER, son neveu.

deux enfants. FINETTE, femme de chambre.

La scène se passe dans un salon de l'appartement de Madame Beaumoni.

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